(...) Mais foin des états d’âme ! Assez parlé de moi !
Dans la conversation, la politesse finit
Là où la méchanceté commence.
Nota bene : Une colère contre un méchant ou un imbécile ne doit jamais dépasser plus de trois minutes. Au-delà, elle fait de vous, à votre tour, un imbécile, ou un méchant.
Le problème se pose différemment si votre colère doit affronter des méchants groupés à des imbéciles, ce qui constitue en somme, une nation. Nous n’avons pas étudié, dans pareil
cas, le temps de colère utile. Nous indiquons simplement que la dernière colère historique en date face aux méchants-imbéciles organisés en groupes armés dura du 18 juin 1940 au 7
mai 1945, soit près de cinq ans.
Nous sommes fondés à croire que la prochaine, qui ne saurait tarder, ne dure davantage. On dit toujours çà : qui ne saurait tarder. Et si la prochaine avait lieu dans un
siècle ? ça m’embêterait beaucoup. De mourir sans que les méchants aient reçu leur raclée. Tout du moins une petite. Question : Faut-il, par temps de paix, interdire la
parole des porcs, comme certains ardents le préconisent ? La question depuis des siècles demeure irrésolue. J’estime pour ma part, que cela ne servirait à rien qu’à nous
salir.
(…) je m’apprêtais mentalement à transiter vers la cinquième condition :
L’enjouement.
Car vous l’aurez compris, l’enjouement est notre habit de soirée. Notre élégance . Notre morale. Mais j’entends déjà les reproches des grincheux. L’enjouement ! Quand son
épouse repose in terra depuis à peine soixante jours ! Quand les nouvelles du monde sont à ce point morfondantes ! Quand un Tchernobyl planétaire nous pend au nez !
Quand se prépare, si le racisme fait le chemin qu’on lui prévoit, quand se prépare un carnage général !
Eh bien, oui. Nous sommes au regret de vous le confirmer, nous saurons demeurer, en dépit de nos affres, des hommes enjoués.
Je préfère hurler dans ma chambre. Avec la radio allumée. Parce qu’il m’arrive voyez-vous depuis que ma Lucienne est partie, de hurler. Il m’arrive d’avoir peur la nuit, sans
elle, dans qui je me blottissais, je dis dans à dessein, car du temps de sa pleine santé, du temps de sa pétulance, elle m’agrippait d’une main impérieuse, me prenait entre ses
bras énormes et me plaquait contre son ventre immense. Je me sentais alors cerné de toute part par ses chairs parfumées, j’ai bien dit parfumées et je maintiens ce mot, m’étant
depuis longtemps affranchi des stupides préjugés olfactifs qui nous privent des plus capiteuses fragrances, je me sentais cerné, disais-je, par ses chairs qui sentaient fort la
pisse, paisible entre ses plis, noyé dans ses moiteurs, consolé, béat, tout petit. Pour un peu je me serais mis à baver comme un bébé. Je crois du reste que cela m’arriva. Pipi
jamais, je le précise. Mais aujourd’hui qu’elle n’est plus là, j’ai peur. Peur de ce monde qui va buter tout droit contre un mur si je le quitte du regard. Alors je garde les yeux
ouverts jusqu’à me faire mal et souris pour amadouer le désastre.
Garder les yeux ouverts coûte que coûte, et faire des grâces au néant, telles sont mes petites gymnastiques, et je puis vous assurer qu’elles me musclent l’âme, vachement.
La Conférence de Cintegabelle, version pour la scène - extrait