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Du vaudeville à la tragédie...

Dans Illusions comiques, Olivier Py s’amuse à passer de la comédie à la tragédie en jouant autour du personnage de Tante Geneviève.

A la fin de l’acte I, Michel Fau donne à Tante Geneviève (que lui-même interprète dans la pièce) une leçon de théâtre consacrée au théâtre bourgeois.



Monsieur Fau : Le masque est là mais doit bâiller, l’acteur de boulevard est une tante Geneviève qui sait qu’elle en est une et qui fait bâiller son masque. Elle sait que ce qu’elle dit est inepte, que sa vie est inepte et elle dénoue le songe bourgeois en montrant qu’elle n’est pas dupe de l’imbécillité de ce qu’elle dit. Par exemple elle dit : «Si potiche je fus, je ne serai pas cruche.» Pour ce faire, elle laisse légè- rement tomber l’intonation, cesse d’interpréter les derniers mots de la phrase, et passe à autre chose, qui ne sera toujours que vacuité. Il n’y a que des masques ; ter- reur, donc rire.

Tante Geneviève : Donc, elle joue faux

Le théâtre de Feydeau, théâtre bourgeois par excellence, est riche de scènes dans lesquelles Tante Geneviève pourrait appliquer sa leçon de théâtre. Dans La Puce à l’oreille, la scène entre Lucienne et Raymonde (Acte I, scène 4) est tout à fait exemplaire.

Raymonde : Oh ! si, si ! Ne dis pas non, Lucienne. Tu étais ma meilleure amie au couvent. Nous avons beau nous être perdues de vue pendant dix ans, il y a des cho- ses qui ne s’effacent pas. Je t’ai quittée Lucienne Vicard ; je t’ai retrouvée Lucienne Homenides de Histangua ; ton nom a pu s’allonger, ton coeur est resté le même ; j’ai le droit de te considérer toujours comme ma meilleure amie.

Lucienne : Ça, certes !

Raymonde : C’est donc à toi que j’ai le droit d’avoir recours quand j’ai un service à demander.

Lucienne, sans conviction tout en s’asseyant en face d’elle : Tu es bien bonne, je te remercie.

Raymonde, sans transition : Alors, dis-moi ! Qu’est-ce que je dois faire ?

Lucienne, ahurie : Hein ! Pour ?

Raymonde : Pour pincer mon mari, donc !

Lucienne : Mais est-ce que je sais, moi !... c’est pour ça que tu me fais venir ?

Raymonde : Mais oui.

Lucienne : Tu en as de bonnes ! D’abord, qui est-ce qui te dit qu’il est pinçable, ton mari ? C’est peut-être le plus fidèle des époux.

Raymonde : lui ?

Lucienne : Dame, puisque tu n’as pas de preuves.

Raymonde : Il y a des choses qui ne trompent pas.

Lucienne : Justement ! Ton mari est peut-être de celles-là !...

Raymonde : Allons, Voyons !... Je ne suis pas une enfant à qui on en conte. Qu’est ce que tu dirais, toi, si brusquement ton mari, après avoir été un mari !... Enfin, un mari, quoi ! cessait brusquement de l’être, là, v’lan ! du jour au lendemain ?... Lucienne, avec délice : Ah ! je dirais : «ouf !» ...

Au début de l’acte II des Illusions comiques, Tante Geneviève continue à suivre ses leçons de théâtre. C’est à présent Monsieur Girard qui lui enseigne les principes de la tragédie.

Monsieur Girard : L’acteur tragique n’a aucune intention. Il est comme absent de sa propre parole, trop de douleurs ont fait grandir en lui un éloignement splendide. Il se tient au-dessus de son corps et sa tête échevelée touche les étoiles et les vérités indicibles. Il est à la fois présent, comme aucun homme n’a su l’être, ce bois a peine à le porter tant sa douleur est lourde.

Donnez-moi une toge, avec un vieux rideau, très bien.

Non, ce n’est pas sa douleur, c’est celle des siècles, c’est celle des livres qui savent que nous vivrons toujours exilés du sens et que tout est esclave de la Nécessité. Il n’est plus seul. Il est devenu un mot dans ce grand, infini livre de la douleur humaine. Il est là, oui, il a dans son manteau brodé et démodé les pierres avec lesquelles on lapidera son image, il a les charpentes des temples à venir posées sur ses épaules, il a toutes les lois et toutes les limites à la loi dans ses mains sous forme de torches enflammées.

Tante Geneviève : Je frémis, je rougis, je pâlis !

Cette dernière réplique de Tante Geneviève semble de toute évidence être un clin d’oeil à la célèbre tirade de Phèdre dans la tragédie de Racine.

Phèdre
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; 
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ; 
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer.
J’offrais tout à ce dieu, que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein, et des bras paternels.
Je respirais, Œnone. Et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence ; 
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.

Phèdre (Acte I, scène 3)

(source : http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ill...)

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