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Fanny. - Karl ?
Karl. - Ça approche. En fait, j'approche, là.
Karl retrouve Fanny. Ils se saluent.
C'est l'obscurité. Quand elle tombe d'un coup comme ça, on y voit plus rien. Avant que ça s'éteigne, je t'ai aperçue du haut de la tribune, tu sais ?
Fanny. - Oui ?
Karl. - Je te faisais plein de petits signes. Tu me regardais, mais rien à faire ! Comme si tu ne me reconnaissais pas.
Fanny. - J'osais pas me retourner. Et puis, ça remonte à si longtemps !
Karl. - Au printemps dernier, je crois bien. On cherchait une place dans les fabriques, tu te souviens pas ? Même qu'il faisait très froid.
Fanny. - Alors, tout comme aujourd'hui.
Karl. - Et moi j'ai pas de veste, moi j'ai rien pour te vêtir !
Fanny. - Laisse Je vais bien finir par me réchauffer.
Karl. - D'en haut, j'ai entendu pleurer. J'ai cru que c'était toi.
Fanny. - Au printemps , tu dis ?
Karl. - Dans une toute petite ville, oui. Vers Chautauqua.
Fanny. - Chautauqua ?
Karl. - Fanny, on avait regardé une photo d'Europe ensemble!
Fanny. - Oh ! Voilà que ça me revient. Les petites fabriques, à Chautauqua, Karl. Juste après les licenciements, au printemps. Et toi, avec ton portrait d'Europe ! C'est qu'on avait pris du bon temps là-bas, tous les deux !
(...)

(...)
L'Ange. - C'est le plus grand théâtre du monde, Karl ! Tous les jours, des trains arrivent de Muskogee et de Sapulpa, et des navires touchent les quais du fleuve pour assister au spectacle. On trouve tout dans l'Oklahoma. Même par moments l'odeur de la mer, qui est pourtant si loin ! Et le parfum des feuilles qu'on brûle, à l'automne ! Les soirs d'été, portes et vitres ouvertes, en plein entracte, tu entendras roucouler des cantatrices, aux alentours de l'Arapaho Park. Et sur l'infini des perrons, au printemps, tu verras défiler les ouvreuses sur de vieux chevaux blancs, qui offrent aux dames du parterre, des rameaux d'or. Et des fleurs de papier multicolores, pour les déshérités du paradis ! Et tu franchiras les escaliers lumineux. Les gars du vestiaire seront lissés comme des soldats d'opérette. Et ils te dirigeront en automates dans les couloirs de velours, avec en fond sonore, l'Information Please qui diffusera par haut-parleurs un programme des plus sensationnels.
Karl. - Regarde. Ton aile en a pris un coup. Ça m'a l'air dangereux. Les préposés aux tambours ont-ils droit au même sort ?
Ils s'exclament, tandis qu'on réentend au loin le signal d'embauche.
L'Ange. - Oh, les sirènes !
Karl. - Encore ? Mais, c'est le plein emploi à Oklahoma !
Musique. L'Ange danse.
L'Ange. - Une fois, un seul jour ! Et dans toute l'Amérique, Karl ! Et quand tu seras blasé du spectacle, en bas, tu pourras quitter la scène par ascenseur, et te vider la tête dans la Rainbow Room, là-haut, en dansant toute la nuit sur la piste tournante. Karl, paraîtrait que c'est merveilleux quand il y a des nuages !
Karl. - Trois embauches en un temps record ! Je m'étonne de ne pas voir davantage de gens se bousculer. Peut-être que cette profusion d'anges et de diables effraie, plus qu'elle n'attire ?
(...)

(...)
Le Chef du personnel. - Ah, non mon petit ! Non ! Ça n'est pas moi qui vois. Parce que je ne suis pas le grand théâtre d'Oklahoma à moi tout seul. Mais à cette heure tardive, c'est tout de même de moi dont dépendent ces portes, ces resserres et ces couloirs. De moi aussi, leurs innombrables issues ! Aussi, l'honneur dont me flatte la direction du théâtre, en m'en confiant pour un jour la responsabilité, implique en retour une vigilance implacable de ma part.
Il décroche à nouveau le téléphone.
Votre nom, je vous prie ?
Karl. - Négro. Et qu'ils viennent me chercher.
Le Chef du personnel. - Négro, c'est ça. Toi, tu t'appelles Négro.
Karl. - Oui.
Le Chef du personnel. - Eh bien moi, je suis le président des Etats, figure-toi. Et sache bien, Négro, que je ne laisserai pas évoluer sur la piste un individu des plus suspects. Allô ?
Karl. - Mais, de quelle suspicion parlez-vous, Monsieur ? De celle d'obtenir ici, cette place promise dont parle l'affiche ? Tout le monde était le bienvenu !
Le Chef du personnel, au téléphone. - Allô ? Oui, c'est encore moi. Bon. Alors, écoutez ça : pas de veste. Pas de papiers. Pas de diplômes. Jeune élève de collège européen. Un reste d'argent dans la poche. Il s'appelle Négro, et il vient de m'agresser.
Karl. - Monsieur, Il n'est pas encore minuit, et vous refusez de l'entendre !
Le Chef du personnel. - Je ne supporte pas les retards.
Karl. - Chaque parole que je prononce ici, et vous la tournez toujours à mon désavantage. Le Chef du personnel, au téléphone. - Négro, oui ! Mais, tenez-vous bien ! Un coup de théâtre ! C'est le comble ! Un Négro blanc. Un Européen. Blanc, oui. Puisque je vous le dis ! Non, Messieurs, pas de fard sur la peau. Il est là, face à moi, sur la scène, avec son visage blanc. Et un don pour l'offensive générale ! Un culot ! Une de ces présences ! Depuis ce matin, j'en ai encore jamais vus des comme ça ! Qu'est-ce qu'on fait, alors ? Oh, ça ne coûte rien de demander. Un instant. (A Karl.) " Négro", ce ne serait pas votre nom de scène, par hasard ?
Karl. - Dites-leur que je ne me suis jamais préoccupé de théâtre, Monsieur. Dites-leur que c'est la première fois que je m'y rends. Dites-leur que si je suis là, à suer dans cette resserre pour chevaux, c'est parce que je cherche une place où travailler de mon mieux.
Le Chef du personnel, au téléphone.- Il a jamais foutu les pieds au théâtre, le petit. Mais, il en veut, croyez-moi. Entendu. D'accord. Oui ? Merci. Merci beaucoup.
Il raccroche le téléphone. Un temps.
Karl. - Et tous ces gens immobiles devant le panneau ! C'est donc eux qui avaient raison. A croire qu'une telle promesse ne pouvait attirer que les ingénus de mon espèce. Votre annonce n'aura sans doute remporté aucun succès en ville, mais au moins, vous, vous vous serez bien amusé avec moi. Vous vous serez vengé férocement, contre tous les indécis du monde. Vous m'aurez anéanti.
Le Chef du personnel. - Oui. Pour la première fois, notre affiche n'aura pas remporté le grand succès qu'elle escomptait. Quel gâchis ! D'habitude, les candidats à l'emploi arrivent dès six heures du matin. Parfois, on entend la rumeur sourde quitter les villes, la veille au soir. On a pas commencé d'installer la décoration, dans la nuit - les anges et les diables, la voix d'or dans l'immensité - qu'ils sont déjà là, en foules silencieuses. Des foules terrifiantes, comme on en a jamais vues ! Six heures sonnent. Alors, on ouvre. Et tout le jour, inlassablement sur le champ, espoirs et promesses s'échangent à merveille. Un tel, venu là pour un lit. L'autre, pour un repas, et un lit. Beaucoup d'autres pour rien, qui arrivent là, sans bagage et sans rien, pour voir. Et minuit sonne. Et les troupes du grand théâtre déclarent forfait. C'est curieux, à Clayton, tout aura été si différent. On a juste entendu résonner quelquefois les sirènes au bout du champ, et puis plus rien. Oui, quel gâchis!