8.
J’aime les vieilles chambres d’hôtel. Les palaces décrépis au bord de l’eau. Les restaurants véranda avec vue sur la brume ou sur la mer. Le service toujours un peu désuet avec
des jeunes serveurs et des serveuses d’un autre âge 1920. J’aime les hôtels l’hiver et l’automne. Je les aime avec presque personne à l’intérieur. Avec un veilleur de nuit qui
veille. Certains ne dorment jamais. C’est toute une école. J’aime les clefs toujours différentes et les vieux numéros sur les portes. J’aime les petits-déjeuners et l’effort sur
la porcelaine.
Toujours très amusant de voir la tête des clients. Qui a dormi sous le même toit? Souvent drôle. J’aime les couples qu’on voit traverser comme des ombres, monter l’un derrière
l’autre en silence comme à la montagne un premier de cordée. J’aime les bruits et les couvre-lits de couleur sombre, l’effet du soyeux, les coussins et la couverture d’ajout
dans le placard. J’aime la télé et les programmes télé qui n’ont plus rien à voir.
Là-bas tout m’inspire, c’est une attente, un transit, un déplacement, un petit déracinement, une absence, un manque, une espérance, une rencontre, l’espérance d’une rencontre.
J’aime les grandes baignoires et les petites bouteilles de shampoo et le bonnet et la serviette à lustrer les chaussures qui ne sert à rien. J’aime la moquette dans les larges
couloirs et toutes ces portes et les recoins et les beaux canapés dans le couloir qui ne servent qu’aux Anglais. Je dis ça, parce que ces canapés de couloir ne servent à rien
mais j’y ai vu deux fois, deux couples anglais qui fumaient. J’aime les grands escaliers et le silence et les ascenseurs qui craquent.
J’aime toujours le café le plus proche, là où j’achète mes cigarettes et le journal.
J’aime imaginer qui a dormi dans ce lit.
Dommage qu’ils mettent rarement un petit chocolat à la menthe sur l’oreiller et la petite serviette épaisse pour descendre du lit. Tout se perd pour le fonctionnel académique.
Je déteste les chaînes d’hôtels. Toujours Le Figaro à lire au petit-déjeuner.
J’aime les savons et le petit papier autour. Le lourd peignoir quand il y a le nom de l’hôtel dessus. J’aime les noms des hôtels. Les hôtels Bellevue et la belle vue ou les
hôtels Beau-Rivage ou Belle-Rive ou l’hôtel du Lac avec vue sur le lac si on a de la chance.
J’aime téléphoner des nuits entières devant la télé. Je crois que les téléphones ont été conçus en premier pour les chambres d’hôtel. Pour la séparation des amants.
J’aime parler d’amour au téléphone. Safe sex.
J’aime le mini-bar où tout est mini, chips mini, mini-chocolat et mini-bouteilles d’alcool et mini-champagne à boire seule.
Je me revois encore avec mon premier amant dans ma première chambre d’hôtel, comme notre premier petit chez nous. J’avais tourné dans la chambre pendant un quart d’heure, des
toilettes à la salle de bains, le lit, c’est là que ça allait se passer.
Et ça s’est passé. Point. Sans commentaire. Ma première rencontre avec le monde des hôtels a commencé par un échec retentissant.
Si les fantômes planent dans les chambres, ils ont dû se marrer, franchement. Au bout d’une heure mon jeune amant si fougueux en paroles pleurait dans mes bras. Il pleurait
comme un enfant. Je me souviens qu’il avait un nom à particule un de machin, il a dû me prendre pour sa nourrice. Effrayant. Il m’a sucé les seins pendant trois heures, j’ai
essayé tout ce que j’ai pu pour nous aider. Il a éclaté en sanglots. J’étais mal partie. Moi qui ne ferais pas de mal à une mouche. Ce coup bas porté à ma virginité allait
conditionner toute la suite. Mais c’est une autre histoire. Le lendemain matin, je n’avais plus d’amant mais un petit chien larmoyant qui me suivait de pièce en pièce en me
murmurant mon amour.
Il a voulu me ramener dans sa voiture décapotable, la capote ne me faisait plus d’effet, j’ai préféré prendre le train, enfin lui faire croire que je prenais le train, je suis
restée. À me balader le long de la plage et dans les rues. Boire un verre. Et là j’ai rencontré un homme. Et là le hasard. Angelo était descendu dans le même hôtel que nous.
Nous étions chambre cinquante-six et lui chambre quarante-six, l’étage en dessous de nous. Il avait passé la nuit d’avant, sous nous, et moi au-dessus avec mon crocodile suceur
téteur.
Je m’étais juste trompée d’étage. C’était la même chambre, même couvre-lit, même salle de bains, même baignoire. J’ai tourné un quart d’heure avant de m’asseoir sur le lit.
Angelo était déjà nu dans les draps et il me tendait la main.
Cette nuit-là allait conditionner toute la suite. Mais c’est encore une autre histoire.
J’ai toujours aimé les chambres d’hôtels.
41.
Nous sommes la lune et vous le soleil.
Vous êtes en or et nous d’argent
le jour et la nuit
vous êtes le bâton et nous le cercle
Mais nous étions là les premières
merveilles des merveilles
nous sommes les matrices de l’univers
les gardiennes de la terre et du temps.
Nous donnons la vie et la mort
dans le même mouvement
nous sommes la renaissance
L’eau qui gicle du rocher, la source,
la mer violette et salée
le début et la fin.