Mon père avait l’habitude d’aller à l’église à cheval. Il n’était pas obligé. C’était sa manie, son péché mignon. (…)
Un matin le cheval arriva à l’église sans lui. (...) Je revois encore la selle vide. C’est drôle, on voit souvent un cheval sellé sans cavalier, mais en général c’est parce que
quelqu’un est prêt à le monter, ou vient d’en descendre. Mais de voir Claudius, c’était son nom, sur son trente et un… c’était comme de voir une voiture sans chauffeur en pleine
ville. C’était comme s’il s’était sellé lui-même et était venu à l’église de sa propre initiative, en bon protestant qu’il était.
Il aimait ce cheval. Il l’avait appelé Claudius, en l’honneur de cet empereur romain qui aimait tellement son cheval qu’il l’avait fait sénateur, et je pense que ça vous en dit
aussi long sur mon père que sur le cheval.
Caligula. C’était Caligula. Pourquoi l’appela-t-il Claudius ? Oublié.
(...) Mon père nous interdisait de l’approcher sous peine de mort. Et là, il mangeait l’herbe de la parcelle familiale, sellé mais sans cavalier, en infraction avec l’ordre
naturel des choses. Il y avait quelque chose d’indécent là-dedans. Comme de voir mon père nu.
Nous le retrouvâmes en fin de compte dans un fossé, du moins ce qu’il restait de lui. Il était tombé la tête la première et il s’était fracturé le crâne. La terre à laquelle il
avait attribué une forme d’intelligence primitive, s’était soudain, par un violent retour des choses, approprié la sienne et avait laissé à sa place une motte de gazon groggy.
(...)
En tous cas il y avait de la justice dans cette chute. Ou sinon de la justice, de la poésie. Parce que sa chute réunissait ses passions - son cheval, la gravité, les funérailles
et sa terre.