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Extraits

« Parcourir le monde, le sillonner en tous sens, ce ne sera jamais qu'en connaître quelques ares, quelques arpents : minuscules incursions dans des vestiges désincarnés, frissons d'aventure, quêtes improbables figées dans un brouillard doucereux dont quelques détails nous resteront en mémoire : au-delà de ces gares et de ces routes, et des pistes scintillantes des aéroports, et de ces bandes étroites de terrains qu'un train de nuit lancé à grande vitesse illumine un court instant, au-delà des panoramas trop longtemps attendus et trop tard découverts, et des entassements de pierres et des entassements d'œuvres d'art, ce seront peut-être trois enfants courant sur une route toute blanche, ou bien une petite maison à la sortie d'Avignon, avec une porte de bois à claire-voie jadis peinte en vert, la découpe en silhouettes des arbres au sommet d'une colline des environs de Sarrebrück, quatre obèses hilares à la terrasse d'un café dans les faubourgs de Naples, la grand rue de Brionne, dans l'Eure deux jours avant Noël, vers six heures du soir, la fraîcheur d'une galerie couverte dans le souk de Sfax, un minuscule barrage en travers d'un loch écossais, une route en lacets près de Corvol-l'Orgueilleux.? Et avec eux, irréductible, immédiat et tangible, le sentiment de la concrétude du monde : quelque chose de clair, de plus proche de nous : le monde, non plus comme un parcours sans cesse à refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à révéler, non pas comme le seul prétexte d'une accumulation désespérante, ni comme illusion d'une conquête, mais comme retrouvaille d'un sens, perception d'une écriture terrestre, d'une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs. »

In Espèces d'espaces de Georges PEREC


« Je me trouve dans un bassin plein d'eau. D'abord pas bien profond, il va s'appauvrissant. J'y avance d'une marche égale. Simultanément l'eau monte. J'en ai jusqu'au cou ; jusqu'au menton. Et moi de marcher et elle de monter. Elle m'atteint au-delà de la bouche. Elle me vient par-dessus la tête. Elle recouvre tout. Et je continue toujours à avancer sous l'eau sans m'arrêter. Il semble, oui, j'ai tout l'air de pouvoir me passer d'atmosphère, de cette fameuse atmosphère, dont (...) on nous a rebattu les oreilles sur sa prétendue nécessité, absolument indispensable à la vie. Ah ! Ah ! Bien intéressant cela. Il ne faut pas, me dis-je, que j'oublie. Que plus tard je ne sache plus ce qui m'est arrivé, car je sais - tiens, comment ? Puisque j'ignore que je rêve - je sais qu'il y a risque que j'oublie comment je m'y suis pris. Comment, au fait, m'y suis-je pris ? Quoiqu'il en soit, incontestablement, c'est réussi, ça marche. Il semble que ce qu'il faut avant tout, c'est ne pas lâcher ou s'affoler, c'est prendre les choses avec calme, comme si ça ne faisait pas de différence, surtout au moment de la totale immersion. Ça doit être ça, le secret. Il ne me vient pas à l'esprit que l'eau devrait mouiller. Non, de cela pas question. Donc, pas de problème. Ni au sujet de mes habits, dont il n'a pas davantage été question, que je n'ai pas enlevés, qui n'ont pas dû spécialement s'alourdir. Je suis tout à mon affaire, si importante, qui est que je me passe d'atmosphère. Je n'en ai plus besoin. C'est continûment, sans accroc, que je m'en administre la preuve. »

In La marche sous l'eau de Henri MICHAUX