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Extrait

Oui, dit le comédien du Burg en se levant de table et en s'apprêtant à partir après avoir pressé dans la main de la Auersberger qui s'était levée en même temps que lui, sa tasse à café vide, comme je hais au fond ce genre de réunion où l'on ne cesse de déprécier tout ce qui signifie quelque chose à mes yeux, de traîner effectivement dans la boue tout ce qui a du prix à mes yeux, et où l'on ne fait qu'exploiter mon nom et le fait que je suis comédien au Burg, et comme j'aspire effectivement non pas tant à la tranquillité qu'à être effectivement laissé tranquille. Oui, ai-je toujours pensé, si seulement j'avais pu naître autre que ce que je suis, et si seulement j'étais en somme devenu quelqu'un de tout à fait autre que celui que je suis devenu, si seulement j'étais finalement devenu un de ceux qu'on laisse tranquille. Mais pour cela, j'aurais dû être engendré par d'autres parents et j'aurais dû grandir dans des conditions tout à fait différentes, dans la nature sauvage, comme je l'ai toujours souhaité, et non dans la nature domestiquée, dans la nature tout bonnement, et non dans l'artifice. Car nous avons tous grandi dans l'artifice, dans l'irrémédiable folie de l'artifice, et non seulement moi qui ai toujours souffert de cela, dit tout à coup le comédien du Burg, mais vous tous, dit-il, et là-dessus, il chercha des yeux la Jeannie et lui dit, et vous aussi, ma chère, vous qui me poursuivez de votre haine, vous qui me méprisez. Il se tourna ensuite vers moi, mais sans rien me dire, puis vers Auersberger qui dormait, complètement saoul, dans son fauteuil, et à Auersberger, il dit que c'était un malheur d'être né, mais que le plus grand des malheurs, c'était d'être né pour devenir finalement quelqu'un comme ce M. Auersberg.
[...] Bien que tout le monde eût beaucoup bu, seul Auersberger avait finalement été complètement ivre, exactement comme il y a trente et comme il y a vingt-cinq et vingt ans. Complètement affaissé dans son fauteuil, il ne s'était même pas aperçu que tous les invités s'étaient levés et s'apprétaient à partir.

Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, traduction Bernard Kreiss, éd. Gallimard, pp. 217-219, 1987