Le vent soulève une poussière rouge ; Léone voit quelqu’un sous le bougainvillée.
Dans des chuchotements et des souffles, dans des claquements d’ailes qui la contournent, elle reconnaît son nom, puis elle sent la douleur d’une marque tribale gravée dans
ses joues.
L’harmattan, vent de sable, la porte au pied de l’arbre.
LEONE (s’approchant d’Alboury). — Je cherche de l’eau. Wasser, bitte. (Elle rit) Vous comprenez l’allemand ? Moi, c’est la seule langue
étrangère que je connaisse un peu. Vous savez, ma mère était allemande, véritablement allemande, de pure origine ; et mon père alsacien ; alors moi, avec
tout cela… (Elle s’approche de l’arbre.) Ils doivent me chercher. (Elle regarde Alboury.) Il m’avait pourtant dit que… (Doucement :) Dich erkenne
ich, sicher. (Elle regarde autour d’elle.) C’est quand j’ai vu les fleurs que j'ai tout reconnu ; j’ai reconnu ces fleurs dont je ne sais pas le
nom ; mais elles pendaient comme cela aux branches dans ma tête, et toutes les couleurs, je les avais déjà dans ma tête. Vous croyez aux vies antérieures, vous ?
(Elle le regarde.) Pourquoi m’a-t-il dit qu’il n’y avait personne sauf eux ? (Agitée :) J’y crois moi, j’y crois. Des moments si heureux, très
heureux, qui me reviennent de si loin ; très doux. Tout cela doit être très vieux. Moi, j’y crois. Je connais un lac au bord duquel j’ai passé une vie, déjà, et cela
me revient souvent, dans la tête.
(Lui montrant une fleur de bougainvillée :) Cela, on ne le trouve pas ailleurs que dans les pays chauds, n’est-ce pas ? Or je les ai reconnues, venant de très
loin, et je cherche le reste, l’eau tiède du lac, les moments heureux. (Très agitée :) J’ai déjà été enterrée sous une petite pierre jaune, quelque part, sous des
fleurs semblables. (Elle se penche vers lui.) Il m’avait dit qu’il n‘y avait personne (Elle rit.) Je suis tellement contente que vous ne soyez pas français ni
rien comme cela ; ça évitera que vous me preniez pour une conne. D’ailleurs, moi non plus je ne suis pas vraiment française. A moitié allemande, à moitié alsacienne.
Tiens, on est fait pour… J’apprendrai votre langue africaine, oui, et quand je la parlerai bien, en réfléchissant bien pour chaque mot que je dirai, je vous dirai… les choses…
importantes… qui… je ne sais pas. Je n’ose plus vous regarder ; vous êtes si grave, et moi, la gravité ! (Elle s’agite.) Vous sentez le vent ? Quand
le vent tourne comme cela c’est le diable qui tourne. Verschwinde, Teufel ; pschttt, va-t’en. Alors, on faisait sonner les cloches de la cathédrale, pour que le diable
s’en aille, quand j’étais petite. Il n’y a pas de cathédrale, ici ? C’est drôle, un pays sans cathédrale ; j’aime les cathédrales. Il y a vous, si
grave ; j’aime bien la gravité. (Elle rit.) Je suis une chipie, pardon. (Elle cesse de bouger.) Je préférerais rester ici ; il fait si
doux. (Elle le touche sans le regarder.) Komm mit mir, Wasser holen. Quelle idiote. Je suis sûre qu’ils sont en train de me chercher ; je n’ai rien à faire
là, c’est sûr. (Elle le lâche.) Il y a quelqu’un. J’ai entendu…(Bas :) Teufel ! Verschwinde, pschttt ! (A son oreille :) Je reviendrai.
Attendez- moi. (Alboury disparaît sous les arbres.) Oder Sie, kommen Sie zurück !
Extrait de Combat de nègre et de chiens, scène 6, p.42-44, Ed. de Minuit, 1989.