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Chien

Dea Loher traduit par Laurent Muhleisen

Texte original : Magazin des Glücks

 
 

VIEILLE PUTAIN Le jour, je ne peux plus dormir et la nuit, plus travailler, j’attends son toc, tac tetoc, depuis plus de deux mois. Depuis plus de deux mois j’attends le bruit de son pas le long de la rue, l’un silencieux et sûr de lui, l’autre, traînant derrière lui avec un balancement en demi cercle, un petit balancement d’hésitation, tac tetoc. J’ai pensé que c’était toi. Alberto.

VOLEUR BOITEUX Je ne le suis pas. Je suis…

VIEILLE PUTAIN
… un voleur, je le sens. Même ton mouchoir pue la transpiration pisseuse, la cigarette et la peur.

VOLEUR BOITEUX
Arrêtez de m’humiier tout le temps, j’ai un pied bot, j’en conviens, mais le reste de mon corps a belle allure. J’ai trop belle allure pour être humilié. Mon visage, ne supporte absolument pas d’être humilié.

VIEILLE PUTAIN
Moi aussi j’ai un nom, mais seulement pour mes amis. Pour toi je m’appelle vieille putain. Je suis restée tout le temps dans la rue, chaque nuit j’ai attendu, comme d’habitude. Pourquoi la rue n’a-t-elle pas parlé ?

VOLEUR BOITEUX
Il n’est pas mort ici, il est mort en Suisse, où tout le monde peut se payer un cercueil. Un matin d’hiver, le convoi funéraire est allé de Stampa à Borgonovo, traversant un paysage noir et blanc de pics sombres et de neige, et les gens qui accompagnaient le cercueil avaient l’air d’une colonne de fourmis ramenant une compagne morte à la maison. Leurs têtes pleines de larmes avaient rapetissé sur leurs corps qui s’étiraient dans le froid, et qui plus tard, ont projeté de longues ombres minces et chagrines sur le cercueil ouvert.