Dominique Féret Les Yeux rouges
mise en scène de l'auteur


Lip, la fête: solidarité, culture et sandwiches à toute heure Témoignage de Michel Jeanningros



En 1973, en 1976, il y a eu les coups durs, et l'angoisse.
 
Et des moments tragi-comiques, de ces pures rigolades qui arrivent comme par hasard aux moments les plus intenses. Avec le temps, parce qu'on reste plus pudique sur les émotions graves, c'est de cela qu'on aime se souvenir. Michel Jeanningros, chargé à l'époque du conflit de l'accueil et des relations avec la presse, s'est fait la mémoire gaie et la mémoire sérieuse des Lip, même s'il garde secrètes ses archives.
"J'ai de tout, tracts, presse - neuf mètres de revue de presse ! -, affiches, audiovisuel... Mais cela doit rester aux archives départementales. Plus tard, on verra. Pour le moment, c'est incomplet, et puis il y a des gens qui étaient aux leviers de commande à l'époque qui sont encore en place; des patrons sont mis en cause nommément... Alors, il vaut mieux garder cela pour l'histoire, qui reste à faire."
 
Et Michel Jeanningros revient à ce qui le fait encore rire aujourd'hui.
 
" il y a eu des coups fumants: un alpiniste breton a grimpé les tours de Notre-Dame et mis un drapeau Lip. La même chose à Caen, à Amiens... Il a fallu un hélicoptère pour l'enlever. Les flics, on les a bien eus, ils nous ont bien eus aussi. Le jour où des inspecteurs sont venus visiter, déguisés en handicapés: arrivés aux magasins, pan, ils ont sauté de leurs fauteuils en brandissant leur carte. Police ! ou encore la voiture d'un Lip avec des cartons suspects, quand on a caché le stock: les gendarmes l'arrêtent, Pétaient des croûtes pour les lapins, les restes de notre restaurant ! ".
 
Le théâtre, la chanson étaient-ils bienvenus, dans l'usine occupée ? " oh, oui ! À des moments, c'était le caravansérail, la fête jour et nuit, il y avait de la musique, la chanteuse Claire Martin, Claire, pour le quatorze juillet 1973, elle a fait un disque. Il y a eu la solidarité des artistes, des chanteurs, lors du premier conflit: Colette Magny, Montand et Signoret, Ferrat... Tous les grands de la chanson de l'époque, en descendant sur la Côte, ils s'arrêtaient. On a eu du théâtre: la troupe de l'Aquarium, qui a joué La jeune lune tient toute une nuit la vieille lune dans ses bras; le Bread and Puppetts; une troupe de Cherbourg qui a fait un spectacle sur nous, chez eux. Des hollandais, le groupe Prolog: un spectacle très populaire et très marrant, sur les ventes sauvages à la barbe des flics; ils ont même offert le voyage à quelques Lip... Y a eu un spectacle de rue: Arthur où t'as mis les montres ? Et des anglais: Stephen Wilmer, un neveu de Julien Green, a écrit une pièce sur nous.
 
Beaucoup d'intellectuels ont été avec nous, Georges Hourdin, Maurice Clavel, André Frossard, Garaudy... "
 
Mais pas le temps de mettre en scène leur propre conflit: " on était trop occupé, à populariser, àaller sur les routes. Jusqu'à cent vingt Lip, tous
capables de parler en public ! on était de la base, alors on était écouté ! il y en a même qui sont partis quinze jours, en Italie, jusque dans les Pouilles. Et au Danemark, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse... Et au Larzac, la fraternisation ouvriers-paysans: on s'est retrouvés trois cent, là-bas ! on a bloqué la circulation dans les gorges du Tarn sans le faire exprès. " En même temps, les Lip doivent accueillir les délégations venues du monde entier: " il y avait des marginaux qui venaient, des étudiants, il fallait les recevoir, les nourrir... Les maos ont campés au fort de Brégille, avec les gendarmes qui faisaient leur gymnastique à côté; le matin, ils ont pris le café ensemble. Il-y en avaient qui étaient pour nous, des délégués CFDT de la police. Marcellin les a foutu dehors. Il y a eu un car de Belges, qui allaient à Lourdes, ils ont fait le détour par ici... Ca descendait de partout, Suède, Finlande... Au deuxième conflit, c'est moi qui recevais: on a eu je ne sais combien de nationalités différentes, de Corée, de Nouvelle Zélande, un kiboutz entier, des vahinées de Tahiti... C'était une ouverture sur le monde, avec une énorme convivialité. "
Avec cela, les médias ont suivi de près l'affaire Lip: " Les films, il y en a eu; un de Chris Marker. Une télévision japonaise: la meilleure; la radio suisse-romande, I'ltalie, la Belgique: tous avaient envoyé des équipes, toutes les télés d'Europe, quand on a décidé de vendre. On était porté par la vague, on avait l'opinion. "
 
Après, difficile de revenir à la production, aux cadences: comme d'autres, à l'occasion du conflit, Michel Jeanningros se découvre une nouvelle vocation.
 
"On était demandé partout. Moi, je m'occupais des relations avec la presse. Un journaliste m'a conseillé de tout garder. J'avais un budget pour les journaux, cinquante à cent francs de l'époque tous les jours, des "rabatteurs" qui m'apportaient tous les articles parus. J'ai récupéré des choses, tout est reconstitué, classé. Après, je suis resté trois ans sans travail. J'en ai profité pour aller à la fac, étudier l'économie des entreprises. Avec Lip, j'avais déjà quelque chose. L'histoire, c'est mon dada. J'ai travaillé sur l'histoire du mouvement social à Besançon, sur les deux religieuses enlevées en Argentine; je travaille maintenant sur l'histoire de mon village. Au moment de la loi de décentralisation, on m'a proposé un poste, toujours dans les relations publiques, d'assistant d'un élu. Maintenant, je suis à la retraite, j'ai beaucoup à faire. Des américains, des japonais m'ont demandé les archives, pour écrire l'histoire de Lip. J'ai dit non. "
 
Trop tôt encore pour passer de la mémoire à l'histoire, ou pour la laisser à ceux qui ne l'ont pas vécue. Aujourd'hui, le temps est à la fierté de ce qui a été fait, de ce qui s'est passé; assaisonnée d'humour: on ne va pas se prendre pour des vedettes. Mais il y a quand même bien des leçons à prendre du conflit Lip, bien des moments d'utopies joyeuses à revivre.


propos recueillis par Christine Friedel





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