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Dominique
Féret Les Yeux rouges Présentation : Pour le plaisir de la mémoire / Vingt-cinq ans après
Lip est une belle histoire pure, Une histoire ouvrière sans tâche, Avec un leader qui n'est pas "allé à la soupe", Une page d'histoire enfouie, qui nous fait rêver, Mais on ne sait pas ce que sont devenus les Lip. Quand on approche des Lip, à Besançon et dans les villages alentours, on s'aperçoit du malentendu originel entre les Lip et ceux qui ont rêvé autour d'eux. Les Lip voulaient avant tout sauver leur emploi, et ils utilisaient pour cela des méthodes qui séduisaient la nouvelle gauche et l'extrême gauche : ce que l'on appelait l'autogestion. Mais ce qui pouvait évoquer l'autogestion n'était simplement qu'un souci de transparence et de démocratie : contrôle ouvrier de la lutte et non pouvoir ouvrier. Lip n'est pas à Besançon un conte de fées que l'on pourrait raconter pour bercer les enfants. Lip réveille trop de ratages : la disparition d'un bel outil industriel, l'échec des tentatives de coopératives ouvrières, le chômage pour beaucoup. Les souvenirs des beaux moments de la lutte (la prise du trésor de guerre, les montres qui se vendaient dans toute la France, la première paye ouvrière, la marche de septembre, les signes de solidarité partout dans les meetings dans les provinces) peuvent resurgir, mais ces moments d'exaltation font trop vite place à la mélancolie de trop de pertes : sentiment d'abandon par tous, qu'ils soient pouvoirs publics ou anciens sympathisants dont les leaders se sont reconvertis dans la communication (extrême-gauche) ou le gouvernement (nouvelle gauche). Donc venir à Besançon pour écouter les Lip, Bien les entendre, Peut-être les entendre pour la première fois : Ne plus projeter ses fantasmes de pouvoir ouvrier, Simplement écouter des hommes et des femmes, Qui nous parlent de leur douleur, De leur douleur de Lip, De leur douleur de vivre aujourd'hui. Quelqu'un de Lip me disait que le conflit Lip avait été "quelque chose d'extraordinaire qui était arrivé à des gens ordinaires". Je ne pense pas comme lui. Je dirais plutôt : c'est quelque chose d'ordinaire qui est arrivé à des gens extraordinaires. Le spectacle Les Yeux rouges sera ceci : Trois femmes et un homme viendront raconter à un interviewer leur Lip, Assis sur une chaise, face au public, en gros plan, Un peu comme si le public était l'interviewer, Mais où le public pourrait aussi être interrogé, Qui êtes-vous, vous aussi, avec vos douleurs inguérissables ? Et le public à son tour reposera des questions, par la voix de l'interviewer, Et ainsi le cours de nos vies se déroulera : belles, tristes et joyeuses. Dominique Féret NB : Toutes les paroles du spectacle Les Yeux rouges ont été dites avec les mêmes mots et les mêmes phrases que lors des interviews.
Les institutions théâtrales ont la double mission de créer des auteurs nouveaux et d'entretenir des relations étroites avec le répertoire et le patrimoine culturel. Un autre aspect de cette mission, plus rarement évoqué, est d'intégrer si faire ce peut la mémoire d'une cité et l'histoire régionale, là où la création se conçoit. La Franche-Comté et sa capitale sont riches d'un passé où une philosophie sociale et ses particularités occupent une place essentielle dans le mouvement progressiste français. Fourier et Proudhon en sont les artisans les plus illustres. C'est donc bien dans cette contrée que devait se produire le conflit social le plus étonnant de l'après-guerre ; celui qui aussi, parmi ceux qui l'ont suivi, a le plus traumatisé la région qui l'a vu naître. Il fut la première confrontation ouvriers/patronat qui concrétisa des utopies et des réalités prémonitoires dont les effets secouent toute cette fin de siècle. C'est de "l'affaire" Lip dont il est question bien sûr. Vingt-cinq ans après, il est important d'interroger cette mémoire ; il est de la responsabilité d'une institution culturelle objective d'y porter attention. Il ne s'agira pas ici d'un travail documentaire, ce n'est pas non plus de doctrine dont il sera question. Il nous semble surtout utile d'écouter des paroles, de les faire éclore parfois, d'obtenir une confiance pour que se verbalisent les métamorphoses et les découvertes confiées par celles et ceux qui ont vécu cette période, dans les souffrances et les joies aussi. Dominique Féret a reçu commande du Centre Dramatique National pour rencontrer, enquêter et récolter de multiples paroles, puis pour les "traiter" et produire un travail théâtral de la mémoire "des Lip". On ne s'étonnera pas d'y découvrir surtout des paroles de femmes ; et comme en résonance celle de Charles Piaget au travers de propos empreints de doute et d'humilité. Des paroles toutes bouleversantes. Pourront-elles nourrir un travail de création théâtrale ? Nous en prenons le risque. Le but et le sens premier de ce spectacle, Les Yeux rouges - Besançon, Lip 1973/1998 sont de le jouer là où l'écho de ce grand conflit emblématique est perceptible ; à Besançon d'abord (à Palente même peut-être), mais aussi dans les proches villes moyennes, Dole, Belfort, Pontarlier, mais surtout dans les petites cités où l'horlogerie et ses sous-traitances furent touchées de plein fouet, par le conflit mais aussi par les mutations violentes que subit dans la décennie suivante cette industrie très particulière, Morteau, Valdahon, Maîche, Baume-les-Dames, Villers-le-Lac, Ornans, etc. Il est essentiel que le Centre Dramatique National trouve des complicités dans ces cités pour que vive vraiment un spectacle si particulier. Il n'est pas "à vendre", il est à partager avec une génération nouvelle tout autant et plus peut-être qu'avec celle qui a vécu ces événements. Emotion et réalisme y auront leur part, essentielle. Réalisme, c'est-à-dire notre perception d'aujourd'hui. Non pas un spectacle de divertissement, mais de plaisir, certainement. Celui d'avoir le courage et la curiosité de regarder derrière soi pour vivre mieux aujourd'hui. Michel Dubois. R.D. © 2001 "Théâtre-contemporain.net". Tous droits réservés. |