Michel Vinaver Les Voisins
mise en scène de Alain Françon

Présentation :



Ils s'appellent Laheu et Blason. Ils habitent deux maisons jumelles, ce dernier avec sa fille, l'autre avec son fils. Les deux maisons ont une terrasse commune.
Un lien de voisinage, quand ça s'y met, on ne fait pas plus fort ; comme attache, c'est plus fort que le mariage, que l'amitié ou l'amour-passion ; et puis c'est autre chose.
Il semble que rien ne puisse leur arriver, tellement ils sont bien calés dans leur microcosme, tous les quatre. Et puis il leur en arrive des masses. Le monde extérieur leur tombe dessus. C'est un tourbillon, une tempête qui dévaste, arrache tout, qui dresse les deux bonshommes l'un contre l'autre dans un égarement sans nom ; Alice et Ulysse, leurs enfants, on pourrait dire qu'ils s'accrochent, comme à un bout d'épave : s'engloutiront-ils ?
Et puis, qui aurait pu le prévoir ? Le microcosme se recompose, le lien de voisinage se reforme, décidément il y a là quelque chose qui est plus fort que tout.
Il suffit de dire ça et voilà qu'une nouvelle tornade… mais les choses cette fois tournent autrement.

Michel Vinaver




Les Voisins n'a d'attache avec aucune structure mythique qui lui serait extérieure, mais semble, en elle-même, dotée des ingrédients et porteuse des énergies qui font qu'une histoire devient " mythique ". Hypothèse à vérifier…
Les Voisins, en tout cas, sécrète une histoire qui n'a rien à voir qu'avec elle-même, et qui ne contient aucun sens qui ne lui soit propre. Reste qu'on peut y discerner un multiple parcours initiatique, celui du jeune homme Ulysse d'une part, celui des deux pères, d'autre part, deux femmes, la bonne (Alice) et la mauvaise (Daphné) tenant conjointement le volant dans cette expédition (1).

C'est une pièce sans mère, sauf - excepté - Suzanna, la chienne qui accouche d'Elisa. C'est une pièce sur les relations parentales. Ce qui est perçu, c'est le monde des deux pères, un monde poreux, fragile, tellement lié à l'environnement qu'il peut se déglinguer à cause d'un événement.
Tout à côté, le monde des jeunes. Amoureux comme dans un conte de fées : ça ne bouge pas, il n'y a pas de dégradation possible. Ulysse et Alice sont les facteurs d'union, de recomposition du foyer qu'ils constituent avec les deux pères Laheu et Blason. Le macrocosme (le monde extérieur) va heurter le microcosme (le foyer).

Dans les Voisins, il n'y a pas de dramaturgie qui parte d'une crise. L'écriture n'investit pas une situation mais la met en scène. Il n'y a pas d'architecture a priori, mais l'écriture de la pièce est une poussée vers une architecture.
L'enjeu : que quelque chose, à la fin, se soit construit.
Toute la pièce est une poussée pour qu'une histoire soit racontée (2).

Michel Vinaver


(1). Extrait de " Mémoire sur mes travaux " in Écrits sur le théâtre II,
L'Arche Éditeur, 1998.
(2). Propos recueillis par Dominique Daeschler le 17 novembre 1988 à Paris, in Théâtre Populaire Romand, Journal n° 173, Michel Vinaver - Théâtre, Littérature, Mise en scène, janvier 1989.





Michel Vinaver est un auteur atypique dans le paysage théâtral, comme si il n'en faisait pas partie (ou ne voulait pas) en faire partie. Il connaît mieux le monde de l'entreprise. Cette position est très enviable, elle le laisse à la périphérie : un amateur passionné de théâtre et d'écriture.

La ligne qu'il s'est donné de suivre en tout est l'oblique ; il est persuadé que la poésie oblique va droit au but plus sûrement que la poésie qui tire tout droit ; il est aussi persuadé que le théâtre qui a pour usage d'émouvoir l'homme c'est-à-dire de bousculer, ne peut pas réaliser cet objet en le provoquant de face, mais plutôt en lui faisant accepter simplement au préalable l'effraction dont il est le siège. Procédé oblique.
Dans son roman L'Objecteur, le personnage principal qui fait son service militaire s'assoit par terre au cours d'un exercice dans la cour de la caserne et pose son fusil à côté de lui, cela lui arrive, c'est tel que. Objecteur, mais pas objecteur de conscience, il ne s'agit pas de résistance, simplement il ne peut pas en être de tout ça, de toute évidence il ne peut pas. Cette scène me semble générique de l'homme Vinaver et de ses pièces. De biais.
Pour parler de son théâtre, je dirai que l'événement principal en est d'abord qu'il est un événement sonore, c'est d'abord du sonore qu'il s'agit de faire signifier et cela dans une absence totale de hiérarchie des thèmes abordés. Et pour aller à l'autre bout du processus d'écriture, je lui suis reconnaissant de ne pas juger les personnages, de les sauver à chaque fois, d'ignorer définitivement la parodie. C'est d'une fragile humanité qu'il est question dans les pièces de Michel et en cela il est le voisin le plus proche de Tchékhov ; un drôle d'empêcheur de penser en rond.

Alain Françon
A paraître dans le revue Ubu n° 24






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