Jean-Luc
Lagarce Le Voyage à La Haye
mise en scène François Berreur
Extraits
A peine entré, le Directeur
du Théâtre me présenta à ceux-là, l'Ambassadeur prit la pose et me dit
deux ou trois phrases sur la qualité du spectacle. Lui-même, près de dix
ou quinze années plus tôt, il était en poste dans un pays d'Europe Centrale,
il n'était pas ambassadeur, pas encore, non, c'était sous l'ancienne majorité,
ce qu'il dit, lui-même avait vu la même pièce dans une toute autre mise
en scène, il n'était pas certain tout à fait qu'il fut question de la
même pièce mais il était bien sûr, par contre, qu'il s'agissait du même
auteur, et toutes les pièces de cet auteur ne sont-elles pas toutes construites,
lorsqu'on y réfléchit, mais il avoua qu'il n'était pas spécialiste et
qu'il s'intéressait peu au théâtre et à la littérature d'une manière plus
générale, et de fait, à cet auteur encore moins, toutes les pièces de
cet auteur ne sont-elles pas construites sur le même modèle, la même structure,
le mot est plus exact, c'était une question que nous étions en droit de
nous poser. (...)
l'extrait en
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(Video © Eric Garreau/Denis Ralite)
Les
douaniers m'ont beaucoup interrogé sur les raisons de ce voyage, pourquoi
j'étais allé deux jours à Amsterdam avec tant de médicaments dans mon
sac, sans bagages et avec juste ces livres d'art en français, si gros,
en deux volumes, et le livre en hollandais sur Escher. Est-ce que je savais
lire le hollandais? Je sentais la sueur me couler dans le cou, j'étais
fatigué, j'avais mal partout, j'aurais voulu m'asseoir, me coucher, j'étais
allé fêter mon anniversaire à La Haye, je n'étais allé à Amsterdam qu'à
peine, le temps de débarquer et de réembarquer, rien, c'est à La Haye
que j'étais allé, on jouait un spectacle que j'avais mis en scène, au
Théâtre Royal, oui, le théâtre où la Reine va quelquefois, en quelques
occasions, non, la Reine n'était pas venue ce soir-là, c'était mon anniversaire,
après la représentation, on m'avait offert ce livre d'art énorme en deux
volumes, dans son coffret, que mes amis avaient apporté quant à eux par
le train, de France, à travers la Belgique, et l'autre livre, en langue
hollandaise, je ne comprends pas le hollandais, non, mais c'est un livre
très illustré et je regarderai les images, l'autre livre, lui, m'a été
offert par des adolescents d'un lycée de la banlieue résidentielle, non,
ce n'était pas pour mon anniversaire, non, ils ne pouvaient pas savoir,
mais en cadeau de remerciement pour ce que je leur avais dit sur mon travail.
Ils n'ont pas dû penser que je ne pouvais pas lire le texte mais pour
eux aussi, à cet âge là, ce qui est important doit être les images, je
crois cela, les adolescents aiment beaucoup Escher, vous-même, peut-être,
cette main qui dessine une main qui dessine la main qui la dessine...
J'ai l'air un peu étrange, peut-être, je ne me drogue pas, de ma vie jamais,
je ne m'adonne pas à la drogue, non, j'ai l'air un peu étrange car je
suis un peu malade, j'ai peu dormi puisque c'était mon anniversaire et
j'ai un oeil fatigué qui m'empêche de bien fixer mon attention. Tout cela
n'est pas très compliqué. (...)
l'extrait en
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(Video © Eric Garreau/Denis Ralite)
Le
Bel Antoine m'attendait avec le staff. J'ai songé immédiatement que ce
n'était pas très bon signe. On m'avait à peine conduit dans une des chambres
de l'hôpital de jour qu'ils sont tous entrés et qu'il m'a dit aussitôt:
" Il faut qu'on vous parle." Depuis la dernière fois où nous
nous étions vus, on avait le résultat de mes examens et au nom du groupe,
c'était une décision prise en commun, on allait me garder à compter de
cette après-midi. J'allais très mal, je ne m'en rendais peut-être pas
très bien compte tout seul, de moi-même, comme les autres fois où déjà
je n'avais pas voulu entendre - nous n'allions pas reparler de ça - mais
nous étions, j'aimais beaucoup ce "nous", lui et moi, eux et
moi, nous étions au bord de l'accident grave. Moi plus qu'eux, non, moi
plus que vous, j'ai dit cela pour détendre l'atmosphère mais personne
n'a ri, nous n'avons pas insisté. Ce que nous avions tenté en décembre
n'avait rien donné de bon, les choses même semblaient s'être aggravées
et on ne me laisserait pas repartir, c'était un trop grand risque. J'ai
répondu que je n'avais pas prévu ça. Il a souri gentiment. Que je n'avais
pas prévu ça, il fallait que je m'organise, je ne resterais pas dès cette
après-midi, là, ce n'était pas possible, envisageable, j'avais des choses
à faire, mais lundi prochain, si on voulait, à condition encore d'aller
répéter le soir, etc... (...)
l'extrait en
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(Video © Eric Garreau/Denis Ralite)
Je
pouvais aller répéter, j'en avais l'autorisation, c'était la reprise à
Paris de l'autre spectacle, je devais revenir vers vingt heures pour la
seconde perfusion, et sortir encore, répéter le soir et dormir chez moi.
A compter du samedi, je serais pris en charge dans mon appartement. Nous
sommes allés travailler, là-bas, vers la rue de Reuilly, A. est venu avec
moi, et bien qu'il n'ait pas à faire dans cette histoire-là, il est resté
dans un coin de la salle à regarder. Deux acteurs remplaçaient deux acteurs
de l'année précédente, j'expliquais les places déjà prises et leurs partenaires,
E. et un garçon les aidaient. Cela se passait bien. On me trouvait joyeux,
je sentais cela et je l'étais en effet, étrangement. (...)
l'extrait en
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(Video © Eric Garreau/Denis Ralite)
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