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Tarkovski Le Visa Tarkovski mise en scène de Michel Bompoil Présentation : Tarkovski, l’écorché vif Andréi Tarkovski est mort il y a dix-huit ans. Il reste l’un des cinéastes les plus admirés et les plus influents des années cinquante à nos jours. Son œuvre, donnant régulièrement lieu à des rétrospectives et à des hommages, a inspiré des artistes dans les domaines de l’art et de la pensée, bien au delà du cinéma. Né en 1932 en URSS où il est formé à l’École d’État du cinéma, il sera très rapidement en guerre avec la bureaucratie et la censure soviétiques. Dès 1966, Andréi Roublev, son deuxième long métrage après L’enfance d’Ivan (Lion d’or au Festival de Venise), sera interdit. Des nombreux projets qu’il entreprend dans les années 1970, seuls trois seront tournés, Solaris, Le miroir et Stalker. À partir de 1979, il séjourne de plus en plus fréquemment en Italie, où il fait l’admiration de cinéastes tels que Antonioni ou Fellini, et où il finira par s’exiler. Il tournera ses deux derniers films en exil, Nostalghia en 1983, et le Sacrifice, qu’il achèvera juste avant sa mort en 1986. C’est en 1970 qu’il entame son Journal, qu’il tiendra quasi quotidiennement jusqu’à ses derniers jours. Il y consigne ses projets, les péripéties de sa vie, ses rêves, ses cauchemars, ses souffrances, et l’énergie considérable qu’il lui aura fallu, face à la bureaucratie de son pays, pour faire venir en Italie sa femme Larissa puis son fils Andréi, le «tendre Andrioucha», qui ne sera autorisé à le rejoindre qu’en avril 1986, huit mois avant qu’il ne meure. Vivre plutôt que voir J’étais sur le tournage d’un film quand j’ai découvert Le Temps scellé d’Andréi Tarkovski, un livre de réflexions sur l’acteur qui m’a beaucoup intéressé et m’a donné envie de lire son Journal, qui commence en 1970 et se termine en 1986, l’année de sa mort. Je l’ai lu d’un trait. J’en ai été assez bouleversé et convaincu de le porter sur scène. J’ai appelé mon camarade Joël Jouanneau pour lui dire combien il y avait dans ce journal des choses absolument indispensables à entendre. Joël n’était pas du tout d’accord. Et puis, après avoir revisionné des films, on a décidé de faire une tentative. J’ai fait des choix dans le Journal, en commençant en 1979, date de la mort de sa mère, jusqu’à sa propre mort. J’ai découvert que, dans le journal italien*, il y avait une histoire intéressante racontée par son ?ls alors qu’à la mort de Tarkovski, sa femme avait supprimé des choses et en avait rajouté d’autres. J’ai donc fait traduire le journal italien et réalisé un premier montage. Le Centre Beaubourg ayant programmé une rétrospective Tarkovski en 2002, on a donc répété et on l’a joué là-bas quatre fois. Prendre le journal de Tarkovski et dire « je » paraissait difficile. Au départ, je lisais et puis, un jour, Joël Jouanneau m’a dit: « il faut que tu dises ce que tu penses de ce que dit Tarkovski ». Je suis donc Michel Bompoil, me baladant à travers ses écrits, puis ses lectures, ses rêves – il travaillait beaucoup sur ses propres rêves. Il y a donc des moments où je dis «je» parce que Tarkovski dit des choses que je pense. On trouve dans ce journal beaucoup de la banalité de son quotidien, mais c’est le quotidien d’un artiste, ce qui change tout. C’est du langage parlé, écrit avec beaucoup de densité où il existe un vrai aller-retour entre la pensée et l’ordinaire de la vie. Il se considérait comme un poète et on sent dans ses écrits, une filiation : son père était poète, sa grand-mère aussi. Sa vie est celle d’un artiste exigeant, engagé, mystérieux aussi, qui a une foi incroyable en ce qu’il fait. Pour moi qui suis comédien, il est un exemple d’exigence et de volonté. Tarkovski n’aimait pas qu’on aille «voir» ses films : il voulait qu’on les vive. Ils posent la véritable question: qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce que l’engagement ? Qu’est-ce que c’est que de servir son art et non pas de se servir de son art? Qu’est-ce que le talent: d’où ça vient, est-ce que c’est personnel, est-ce que ça vient de là-haut, est-ce qu’on est propriétaire du don qu’on nous a donné, est-ce qu’on s’en sert à des fins personnelles ou est-ce qu’au contraire, le talent est un don qui nous permet de rendre le monde meilleur ? Michel Bompoil.
Propos recueillis par Isabelle Demeyère * Le Journal de Tarkovski a donné lieu à une première édition en 1993. Une deuxième version du Journal (désignée ici par « journal italien ») a été établie par le fils de Tarkovski avec des ajouts et des corrections. Cette version a donné lieu à une deuxième édition française fin 2004 (éd. Des Cahiers du cinéma). Du vivant, donc du fragile Lorsque l’ami et comédien Michel Bompoil m’a demandé en 2001 de l’accompagner dans cette aventure qui consistait à se confronter au journal intime d’Andreï Tarkovski, ma réaction première fut de lui dire que par-delà ce qui pouvait en résulter sur le plateau, voyager mentalement plusieurs mois avec les pensées et les films de cet artiste d’exception, retrouver une mystique de l’art dans cet univers culturel très marchandisé qu’était devenu le nôtre, ne pouvait que nous faire le plus grand bien, nous aider à réinterroger notre pratique du théâtre, mais aussi et plus encore notre relation au monde. Et c’est bien ce qui s’est passé depuis et il ne pouvait en être autrement. Fréquenter Tarkovski, ses écrits et ses films, est une expérience qui dépasse la question au demeurant essentielle de l’art, et nous renvoie sans cesse à notre intimité la plus aiguë, à notre être cosmique et au tremblement existentiel. C’est du vivant, donc du fragile, dont il nous parle toujours. Et ce qui frappe est la cohérence extrême de cet univers qui, par-delà la porte choisie pour le pénétrer, conduit inévitablement, au cœur du labyrinthe humain, à la chambre obscure si bien approchée dans Stalker, et où tout devient pure poésie. Bien sûr il fallait opérer des choix dans ce journal, et c’est la figure de l’enfant, plus précisément encore du fils, qui fut l’axe de travail : figures de Tarkovski enfant (le montage commence avec la mort de la mère du cinéaste) et du fils de Tarkovski, ce fils dont il fut séparé durant plus de quatre années d’exil et qu’il retrouve en sachant qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. Joël Jouanneau |