|
Calendrier des représentations
|
A propos de
Pit-bull et
Gauche Uppercut Présentation et Entretien : Mohamed Rouhabi / Joël Jouanneau / Serge Tranvouez Vingt ans : Chapitres 1 & 2 Pit-bull et Gauche Uppercut sont deux pièces urbaines. Elles mettent en jeu toutes deux, un monde d'exclus soumis à de multiples violences : celle de l'indiffèrence ou du rejet, celle de la surveillance policière ou d'une autorité masquée, celle de la destruction physique ou morale . elles mettent en jeu un monde où il est difficile d'être deux, un monde où les jeunes sont les premières victimes. On le voit, il s'agit là de problèmes cruciaux de notre société et de nos cités. C'est en conscience que nous voulons aborder ce questionnement mais notre souci est d'abord artistique. Il s'agit de poser des questions, non d'y répondre. Les deux pièces sont un prolongement "poétique" à cette problèmatique. Ce sont deux grands rêves éveillés : Pit-bull serait un regard visionnaire sur la catastrophe ; Gauche Uppercut serait une prophétie de "l'après" (l'inévitable apocalypse). Réunir ces deux pièces procède donc d'une démarche particulière : l'envie, également, de former un groupe de jeunes acteurs, de les confronter à ces questions et qu'ils soient les émissaires d'une parole pour un public de leur génération. Former une famille, une tribu (les deux pièces parlent aussi de tribus qui auraient élaboré leurs propres règles de survie) et travailler ensemble sur les deux matériaux (même s'il existe une distribution pour chaque pièce). Enfin ce projet est le fruit d'une amitié et d'un parcours partagé entre Joël et moi-même. Ici nous mettons en scène chacun une pièce mais le projet général appelé Vingt ans : Chapitre 1 & 2 est conçu dans la concertation. Il aura des prolongements : deux créations tous les deux ans par deux metteurs en scène différents sur des textes commandés à des auteurs contemporains et sur un même questionnement : avoir vingt ans aujourd'hui dans la jungle des villes. Serge Tranvouez
Serge Tranvouez : On peut commencer par parler des pièces... et ouvrir sur l'écriture, l'écriture contemporaine. Mohamed Rouabhi : Les deux pièces sont montées en même temps ? Joël Jouanneau : Oui, mais ce sont deux travaux complètement autonomes et je ne suis d'ailleurs pas convaincu de la necessité de les voir dans une même soirée. Chacun se suffit Mais le projet est commun, rendu possible puisque Serge et moi avons une amitié et une estime artistique réciproques. Et ce qui est commun, c'est le souhait de refléchir à ce que c'est qu'avoir 20 ans aujourd'hui. Avec des textes d'aujourd'hui. Il se trouve qu'il y a des points communs entre les deux textes : l'absence du travail, sur les dix personnages, pas un salarié... Serge Tranvouez : ... Il y en a un dans Gauche Uppercut qui est supposé avoir encore un contrat et qui le perd au cours de la pièce... Joël Jouanneau : ... Et l'autre constante, c'est la part du rêve et de l'imaginaire dans les deux pièces. Quel imaginaire se contruit à partir de là, quand on est dans cette situation-là ? Je crois que ce sont les deux constantes. Après, ce qui est plutôt réjouissant quand on travaille ensemble avec les comédiens, c'est ce qui différencie les deux textes. Ce sont deux points de vue non pas opposés mais parallèles sur l'écriture, sur la structure même de la pièce. Je crois qu'obligatoirement, ça implique des formes et des esthétiques différentes. C'était ça qui nous intéressait. Sinon, ce serait grave pour Lyonel Spycher comme pour moi : les deux textes ne seraient que des prétextes. On se servirait d'eux, pour une esthétique commune alors que là on est vraiment parti dans des directions, chacun de notre côté, mais je crois en prenant l'écriture comme lieu originel. Je crois que le moteur qui constitue l'esthétique est quand même le verbe. Serge Tranvouez : C'est vrai qu'il y a le projet initial autour d'"avoir 20 ans". (1) Au début, on disait "avoir 20 ans dans la jungle des villes" parce que ce sont deux pièces liées à l'urbanité, à la question de la violence dans des mondes déshumanisés : la cité de béton est clairement énoncée dans Pit-bull ; dans Gauche Uppercut, un monde parallèle, archipel où sont parqués des exclus, même si ce lieu reste énigmatique... ce qui est très drôle, c'est que nous avons fait des exercices avec les acteurs pour qu'ils décrivent ce lieu à partir de leur imaginaire et les réponses étaient très variables : du sous-sol au no man's land...Il y a donc ce point de départ sur la situation géographique et sociologique des pièces, il y a aussi tout le projet, mais c'est vrai qu'après il y a le travail de chacun. Comme Joël, je pense que la question du rêve est un élément important qui traverse les deux pièces. Plus je travaille sur Gauche Uppercut, plus ça me paraît une question fondamentale.: "Est-ce possible encore de rêver dans ces mondes , est-ce une fuite ou la fondation possible pour un autre monde"... Dans Gauche Uppercut, le rêve est une vraie voie même si la pièce est assez noire (comme Pit-bull d'ailleurs). Mohamed Rouabhi : Il y a moins d'humour quand même dans Pit-bull, il y a moins de moments où on peut s'échapper et respirer. Dans Gauche Uppercut, je trouve que ça laisse beaucoup plus la place à ça. En tous cas dans la présentation des personnages, déjà, je ferais une distinction... pour moi ce sont deux pièces différentes, elles ne concernent pas les mêmes catégories sociales de gens. Dans Pit-bull, ils habitent quand même quelque part ce ne sont pas des homeless, dans Gauche Uppercut, ce sont plutôt des homeless, ils se fabriquent un monde. Je dirais plus que du rêve, c'est du fantasme. Les personnages ne pourraient pas du tout s'intervertir, l'un prenant la place de l'autre, en tous cas dans ce paysage. On voit très bien, que si on avait à dessiner sur une carte de la ville, on dirait : "Est-ce que tu peux situer l'endroit Pit-bull, où ça peut se passer ?" Et on trouverait assez bien, là où se passe Gauche Uppercut, sous un pont, quelque part, en périphérie, dans un endroit qui n'est même pas encore bâti. Un endroit qui est en dehors de la ville mais qui n'est pas encore construit. On a l'impression que ça peut être là et que le lendemain ce sera ailleurs, c'est un peu des gens déplacés. Je trouve que Pit-bull est beaucoup plus noir. Serge Tanvouez: J'entends très bien ce que tu dis. Joël propose dans ton écriture des moments de décalage. Je le vis comme ça, en avançant dans la lecture du texte. On s'était dit au départ que Gauche Uppercut serait comme après la catastrophe (l'implosion des banlieues, etc...). Pour Pit-bull, l'ancrage est assez repérable aujourd'hui. Pour Gauche Uppercut, on peut imaginer que ça se passera dans quelques années, que tout s'est tellement dégradé, qu'il n'y a plus ni cité ni gettho mais des clans reconstitués en état de survie. Joël Jouanneau: Ce que tu dis sur la différence des deux textes me semble fondamental et c'est ce qui est passionnant pour nous dans cette rencontre. Je pense que même si Lionel laisse moins de place à l'humour que moi dans mes propres textes, ça vient du fait que c'est sa première pièce. C'est très important, toujours, une première pièce, c'est comme une matrice de ce qui suit. Il y a une sincérité qui fait plus place à la douleur qu'à la distance, toujours. Dans la première pièce que j'ai écrite Nuit d'orage à Gaza, j'avais énormément de mal à trouver l'humour. Je me souviens, pour notre génération, de l'angoisse du lendemain, quand on avait 20 ans, qui était une angoisse de l'incertitude, dans Pit-bull, c'est l'angoisse de cette certitude : ça ne va pas aller mieux et tout est bouché, sans perspective, c'est je crois très producteur de violence obligatoirement. L'humour dans ces cas-là est une chose très difficile, surtout dans le premier jet. Ce qui m'a passionné dans Pit-bull, c'était, qu'à 25 ans, quelqu'un écrive un texte dont on sent que c'est un vécu personnel et dans le même temps qui puisse aussi bien maîtriser l'écriture. Les personnages ont tous une langue qui leur est propre. C'est rare de trouver ça dans les pièces aujourd'hui et notamment dans les premières. Mohamed Rouabhi : Pour revenir à des choses qui sont en marge ou même d'actualité, "Avoir 20 ans ..." c'est pas les mêmes 20 ans quand on les vit ici, quand on les vit à Paris ou dans une petite ville de Province. Par exemple sur les manifs des lycéens à Paris, le matin j'écoutais LCI et on disait "les jeunes des banlieues sont venus foutre la merde dans les manifestations". On s'est aperçu trois jours plus tard, quand on les a repérés par vidéo, qu'en fait non seulement ils n'étaient pas des banlieues, mais qu'ils vivaient à Paris. En plus c'était des mômes qui n'avaient pas 20 ans, qui étaient plus jeunes et qui étaient scolarisés. C'était des lycéens qui manifestaient leur colère mais d'une autre manière. Tout de suite, on les a identifiés comme étant des fouteurs de troubles, par ce qu'ils faisaient et on en a déduit qu'ils venaient d'ailleurs et qu'ils ne venaient pas pour les mêmes raisons que ceux qui étaient sages et qui défilaient sous les pancartes ou les bannières syndicales etc... donc, immédiatement les médias ont fait une différence entre ces mômes-là, alors qu'a priori il n' y avait pas de différence entre les deux ,sinon qu'il y en avait qui étaient violents et d'autres qui manifestaient de manière non violente. C'est pas ce qui me gêne, mais quand je parle d'humour, je trouve que c'est très important. Par rapport à moi- même, quand je suis tenté d'écrire, je me dis" Tiens je travaille aussi sur des trucs de violence" mais si on n'est pas assez vigilant, on ne fait pas gaffe et il n'y a pas assez de moments où on décompresse. Alors que dans la vie on le fait, même si on vit des choses très violentes : on oublie aussi qu'on a vécu des moments de grand bonheur et des moments qui sont très heureux et même dans la douleur, même dans les moments terribles. Tu parles de premiers textes et moi je me rappelle que pour mon premier texte aussi, c'était vraiment trop trop noir, il a fallu que je le reprenne deux ou trois fois pour dire "attends, c'est pas possible, il n'y a pas que ça", ces personnages n'arrivent pas seulement pour dire "maintenant, on va enterrer qui ?" mais aussi dire "il y a des moments où il ne se passe rien" et on peut devenir assez complaisant avec ces choses qu'on trimbale et qu'on a envie de faire passer. Enfin pour soi, c'est trop de pouvoir supporter ça mais en même temps on se dit "le public est là, il faut leur en mettre plein la tronche"... donc on se prend pour l'auteur qui dit ceci, cela et on oublie que, même si on est très sincère, on aime bien déconner, se marrer et puis raconter des grosses conneries. Serge Tranvouez : C'est marrant parce que j'ai senti la même chose en tant qu'acteur. Au début où je travaillais il fallait toujours que je raconte la douleur du monde et puis peu à peu, on apprend qu'on peut dire les mêmes choses avec plus d'humour, de distance. Joël Jouanneau : Là, on touche une chose fondamentale : le romantisme. Plus je travaille la pièce de Lionel, plus je constate que c'est une pièce très romantique. Mais d'un romantisme extrêmement noir. Le romantisme de la douleur. Il a déjà écrit une deuxième pièce et je pense qu'il va en écrire beaucoup d'autres. Dans la deuxième, il y a déjà une dimension d'humour qui est très présente. Et je trouve que c'est déjà très fort de sa part, d'aller si vite mais aussi je crois, que s'il ne faisait pas ça, l'auteur tomberait vite dans une forme de narcissisme, et qui ne peut en aucun cas produire du théâtre, parce qu'il n'y a plus de vivant à ce moment-là. Cette année, j'ai travaillé sur trois premières pièces, une d'Yves Ravey "Montparnasse reçoit", une autre de Jacques Sérena "Rimmel" et puis celle-ci. Il se trouve que les deux autres auteurs avaient déjà écrit des livres. C'est aussi très différent, l'humour est déjà là, plus présent du fait que la littérature l'avait déjà permis. Mais, ce qui est très beau chez Lionel, qui a 25 ans, c'est la qualité de sa langue et plus je la travaille, plus je suis sensible à l'oralité qu'elle développe, c'est à dire que cette pièce n'existe, comme toute pièce, qu'au travers de la parole de l'acteur et de la mise en scène qu'on peut en effectuer. Et ça, c'est quand même assez rare, cette connaissance intime qu'il a du théâtre, avec des didascalies tellement ouvertes qu'on ne sait où on est précisément, sauf qu'on est dans un lieu d'où on n'arrive pas à sortir. Ce qui m'a marqué aussi dans les deux pièces, dans les deux cas, ce sont les îlots dans lequels les gens sont condamnés à vivre en autarcie. Ce qui est très marquant dans Pit-bull, c'est comment à l'intérieur même de la cité, puisque la cité est là comme chez les Grecs, en moins ouverte, c'est la présence des Dieux sauf que ce ne sont pas les mêmes Dieux, il y a surtout le fait que le lieu de la Cité est un lieu dont on ne sort pas. Or, je suis moi très sensible à ce qui se passe dans la société contemporaine, à savoir qu'on parle des jeunes des banlieues quand ils en sortent, quand ils commencent à sortir pour brigandage de train, manifestations, voitures en flammes, etc, etc... on est hors de la cité. Quand c'est à l'intérieur de la cité, on s'en accommode bien. Ca, c'est quand même le système américain. Ca ne nous pose pas de problème, ce monde à deux vitesses, dans la mesure où ceux qui sont à l'écart y restent, restent dans leur territoire y compris si, dans ce territoire, il peut s'organiser des petits mondes de terreur, des petits mondes où la force physique l'emporte sur tout phénomène culturel et ça, la société s'en accommode fort bien. Je crois que l'ensemble de la population s'en accommode et ce qu'on ne veut pas, c'est qu'ils sortent, on ne veut pas que la violence s'approche de nous. Ca, c'est vraiment du rêve. Mohamed Rouabhi : Moi, j'ai toujours le sentiment que ça a été comme ça. En tous cas, j'ai toujours eu l'impression que là où j'habitais, il fallait que ce soit un endroit.où faire son trou, il n'était pas question que j'aille trouver quelque chose ailleurs. Tout à l'heure, je disais que j'allais répéter à Lille et je me rends compte que ça me fait vraiment flipper de partir de chez moi. Parfois quand je pars en tournée, j'ai l'impression que je vais dans un autre pays, même à deux cents bornes d'ici, je ne comprends pas, je vois comment les gens sont et depuis le temps, je n'arrive pas à piger comment ça se passe. ... La première fois que j'ai été à Paris j'avais 17 ans. J'habitais alors Drancy. Dans Pit-bull, je trouve très juste qu'il y ait des règles, des lois même si elles sont pourries. Il y a des gens qui parlent sur d'autres gens, sur un évènement qui est tout de suite déformé par la rumeur. En tous cas, en banlieue, chez nous il se passe quelque chose et deux heures après tout le monde le sait, la chose est déformée et d'un seul coup, tu dois rectifier la vérité, c'est à dire aller voir les gens qui ont balancé, les corriger ou à ce moment-là faire preuve de... dire voilà "ce mec-là... j'ai raconté une saloperie sur une fille, maintenant je l'assume". Je ne dirai pas que c'est western mais c'est un peu ça. Quand tu dis quelque chose, ça a immédiatement des conséquences sur tout. C'est peut-être ça qui fait que tu respectes plus de gens et que tu as aussi des figures, des héros, enfin tu vois... les choses sont aussi identifiées, identifiables. C'est toujours assez marrant, même aujourd'hui où j'ai un peu pris de distance avec tout ça, je m'aperçois que c'est quand même comme ça. Tu as l'impression d'être dans une immense comédie ou tragédie. Là où j'habitais, il y avait un type qu'on appelait Mickey, il avait dû aller au cinéma... à l'époque c'était un clodo qui rentrait au cinéma pour se chauffer et regardait des films de Disney et imitait vachement bien les voix de doublage. On le voyait traîner dans des bars et de temps en temps, on lui filait des pièces. Le gars faisait des imitations de Walt Disney. Il était alcoolo, à moitié aveugle. Quand tu prends ce type, c'est une tragédie. Il a tout perdu, il lui est arrivé plein de trucs, il s'est fait dérouillé plein de fois mais en même temps il est drôle. Il y a une certaine cruauté des choses et à la fois c'est très humain, cette espèce de rapport avec les gens qui est très fort. Serge Tranvouez : Il y avait un article dans Le Monde récemment, à contrario de tous les écrits alarmistes sur les cités. Certaines personnes affirmaient qu'elles avaient choisi d'habiter là et qu'elles ne partiraient pour rien au monde. Elles racontaient l'emergence d'une vraie solidarité : quête pour les décès... elles parlaient aussi de réseaux et de règles implicites qui s'y instaurent. En contrepoint, il était question aussi du danger de la cité cocon pour les jeunes qui parfois ne veulent plus en sortir. Mohamed Rouabhi : Oui et dans Pit-bull, ce qui est vraiment bien, ce sont les combats de chiens. Tout le monde connait les endroits où ça se passe. La réputation des tueurs est connue. On le sait, les flics le savent, ce n'est pas quelque chose qui se passe dans l'anonymat. On voit les gens qui élèvent les chiens pour ça. Je connaissais un mec qui m'a raconté comment les chiens devenaient des tueurs, ce sont des bêtes sauvages. Ils sont nourris avec de la poudre à canon, des piments, de l'alcool et le chien à six mois était barjot... Joël Jouanneau : J'ai fait la même expérience à Saint-Denis où j'ai vécu une vingtaine d'années. Ce que tu dis est très juste, et ce qui est le moteur de Pit-bull, en dehors des chiens, c'est la rumeur. Et la pièce est très structurée autour des on dit. Savoir ce qui se passe réellement est très difficile. Ce qui a profondément changé en vingt ans, je pense, c'est que l'économie nationale ne draîne plus.la banlieue. Il n'y a plus de relations entre l'économie nationale et ces quartiers et ces cités. Alors qu'avant, ça arrivait, il y avait un monde qui pouvait même être clos, il y avait déjà des bandes, bien sûr que ça existait déjà, les chaînes à vélos, les blousons noirs... mais il y avait une même économie générale qui était quand même l'économie française avec bien sûr des classes sociales. Mais maintenant la seule chose qui arrive de l'état dans ces quartiers-là, c'est le bus et parfois la brigade policière. C'est une modification profonde, et dans ces quartiers sont obligées de s'instaurer des économies parallèles avec des pouvoirs parallèles, internes aussi forts et violents que le pouvoir central. C'est toujours la loi du plus fort. Je me souviens que, pour notre génération, le fort avait pour mission, pour statut, c'était encore un peu chevaleresque, de protéger le faible. Aujourd'hui, celui qui, à la sortie de l'école pique le portable ou le fameux blouson, en donnant deux gifles à celui qui est le plus faible... à l'époque on l'aurait traité de lâche et ça n'est plus le cas. A tous les niveaux de la société, le prédateur a raison sur la proie. On nous le fait entendre économiquement, culturellement, et donc on ne voit pas pourquoi, au niveau d'une classe dans une cité, ce ne serait pas la même logique qui l'emporterait. Elle est là, la tragédie. Mohamed Rouabhi : Absolument. Il n'y a pas très longtemps a commencé une espèce de nettoyage, de balayage, de destruction de ce quepouvaient être les valeurs chevaleresques comme tu disais, de choses morales, qui pouvaient encore subsister dans ce qu'on peut appeler le milieu, à savoir la parole, le respect... et il y a eu une volonté de tout détruire, être nihiliste, tout casser. Ce qui devenait à la mode, c'était la trahison, le mensonge, l'hypocrisie avec une volonté de mettre à feu et à sang ce qui était construit, ce qui était difficile à construire dans une vie, l'amitié par exemple, mais maintenant ces choses commencent à revenir. On est dans un contexte où les gens qui prétendent gouverner et donner une image de leur conduite, ont eux-mêmes manqué à leur parole... des maires, ministres, présidents qui disent faire une chose et en font une autre, nous mentent, d'un seul coup ils ont beau être en costard-cravate et ne jamais mettre les pieds sur le bitume, ils sont aussi pourris que les gens qui vont aller mettre un coup de couteau pour voler deux billets. Si ces gens-là sont aussi de la racaille, tout d'un coup, il n'y a plus de différences sinon une différence sociale. Maintenant, les choses reviennent dans l'autre sens, elles sont véhiculées par des personnes qui ont voix au chapitre, je pense aux rappeurs, qui peuvent exporter de manière médiatique la parole des banlieues. On peut détourner de manière mensongère la façon dont les gens vivent... c'est une façon de se protéger, on ne sait jamais où est la vérité, le mensonge. Il y a une situation qui devient plus saine, le respect commence à s'imposer peut-être aussi parce que depuis une dizaine d'années les jeunes qui ont foutu la merde ont aujourd'hui un autre discours, ils peuvent dire "il faut respecter les femmes, elles ont aussi une place, elles travaillent" et à force le respect finit par s'installer. J'étais à Carrefour et des mômes emmerdaient un vieux, je les ai engueulés, j'ai commencé à leur parler en arabe... ils ont compris, ils sont partis. Il y a quelques années ils lui auraient piquer son chariot... Une chose peut changer, c'est de changer de milieu, quand tu trouves du boulot, tu ne traînes plus, tu changes de vie, tu vois d'autres personnes. Serge Tranvouez : Quand j'écoute du rap j'entends cette revendication pour de nouvelles valeurs, même si je trouve parfois génant la confusion des référents : quand le mythologique et le télévisuel sont mis au même niveau, ou le symbolique, l'idéologique et le religieux. Mais tant mieux si cela fortifie certaines valeurs positives. On pourrait imaginer que ça produise l'exact contraire : un discours du genre "si tout le monde est pourri, continuons à nier toute valeur, tout modèle. La seule différence restant l'argent, il vaut donc mieux en avoir...". Joël Jouanneau : J'ai le sentiment qu'un des vrais dangers est la perte de la langue, aujourd'hui. Dans les quartiers, il y a certes une langue qui existe, en tant que telle, elle est tout à fait respectable. J'ai lu récemment un livre d'un sociologue et d'un linguiste qui travaillent sur le "verlan", la langue des banlieues, sa modification, son évolution mais je pense que c'est une langue qui marche un peu en circuit fermé, elle est faite pour un système de communication qui ne permet pas à ceux qui sont extérieurs de la cité, de communiquer. Ce que j'ai bien aimé dans Pit-bull - même si on sait que les personnages viennent de cette cité, là, maintenant - au niveau de la langue, de sa structure, de la rythmique, il y a un refus de ce langage-là et je pense que c'est un problème qu'on ne peut pas évacuer aussi facilement. Je me sens à ce niveau-là assez conservateur et dans plein de domaines, j'ai le sentiment que la notion de progrès est une notion très réactionnaire.puisqu'à chaque fois qu'on avance d'un pas, c'est vers le pire qu'on va. Sur le plan politique, aujourd'hui, ça me semble presque une force de progrès que de dire : "On arrête l'histoire et on va réflechir". C'est Elias Canetti qui avait dit qu'il faudrait retrouver le moment historique où le noeud s'est constitué, et tant qu'on n'a pas retrouvé ce noeud, tant qu'on n'arrive pas à le démêler, on ne devrait plus avancer. Sur le plan de la langue, pareil. Serge Tranvouez : C'est important ce que tu dis, j'ai l'impression que pour en parler, il faut toujours un outil. Si on n'était dans une langue éloignée du réel, ça ne permettrait pas d'avoir un vrai regard. Dans Gauche Uppercut, j'ai le sentiment que c'est la proposition que tu fais aussi. Une langue qui ne n'imite pas le réel, qui ne cherche pas l'effet de réalité et un monde décalé aussi. Il n'y a plus d'histoire, plus d'économique ou d'économie. Les gens y sont dans une situation de précarité extrême, on parlait de homeless... mais là on ne sait plus leur histoire, ni dans quel état est le monde. Ca permet de poser la question de la relation brute : qu'est-ce qui reste quand on recrée une petite communauté en survie. Joël Jouanneau : Dans les deux textes d'ailleurs. Dans Gauche Uppercut, je suis parti de la guerre du feu. La question des deux silex me tient à coeur. Il y a un homme qui, un jour, à quand même eu l'idée de frotter deux silex, pendant je ne sais combien de temps, ce qui a fait une étincelle et du feu. Et il y a toujours quelqu'un qui, dans ce cas-là, a vu qu'avec un seul silex, il pouvait tuer cette personne et voler le feu. Il n'a besoin donc que d'un silex et de deux fois moins de temps pour avoir le feu. La société s'est toujours construite sur ce modèle-là. Gauche Uppercut était pour moi un moyen de réflechir à ça. Même dans Pit-bull, il n'y a je ne sais quoi qui m'a beaucoup touché et qui touche presque aux tragédies antiques. Ce rapport aux Dieux, à la cité, des dieux très obscurs et une cité extrêmement limitée où les gens tombent du haut des tours. Un peu comme dans Oedipe où les gens meurent de la peste et on a l'impression qu'il y a une épidémie de suicides comme il y a une épidémie qui vient de l'extérieur dans les tragédies antiques... Mohamed Rouabhi : Ce qui donne toujours ce sentiment d'une fermeture dans Pit-bull, c'est qu'il n'y a jamais de scène à plus de deux personnages. Serge Tranvouez : C'est vrai que dans Gauche Uppercut, il y a la proposition du collectif quand même et c'est ça qui m'intéresse. Au début des répétions, j'ai dit aux acteurs : "il y a deux axes de travail qui me paraissent clairs : la tribu, la famille et les couples, les duos, ceux qui sont affirmés et ceux qui sont plus secrets. Ces deux axes se croisent sans cesse autour de la question : "quels sont les liens secrets qui permettent que cette tribu existe et tienne debout ?".Il y a même une scène où on voit le collectif se fédérer autour d'un chant aprèsd la scène de boxe. Dans Pit-Bull, la communauté existe par rapport au lieu. C'est le lieu qui la définit. Mais entre eux, on sent qu'il n'y a pas de lien possible dans la relation à deux. Joël Jouanneau : Dans Pit-bull il y a comme trois esquisses de solutions actuelles : l'argent, c'est le personnage de Luc, avec l'argent et son Pit-bull qui est sa machine, sa force de travail et il gagne de l'argent avec. Un autre se perd dans la drogue, mais la drogue n'est pas une force économique pour lui, n'est pas une force économique pour lui. Ce n'est pas une force de rentabilité mais une perte, c'est son voyage final. La troisième, qui fait le lien entre les armes et Dieu est cette personne qui, à la fin, est lâchée. Elle s'appelle Princesse. Luc étant arrêté, c'est le seul personnage qui survit. Et il est laché dans la société. C'est une ouverture qu'on peut trouver dans le texte, le Pit-Bull est laché. Pour moi, le Pit-bull est le personnage de Princesse. C'est cette jeune fille qui part avec des idées sur Dieu, des armes dangereuses et qui sort. Ca, je pense que c'est totalement voué à la perte. La société va dévorer ça avec beaucoup d'appétit, parce qu'il y a une autre force brutale que la société peut avoir. C'est vrai qu'en ce sens, cette pièce est très noire. Je pense plus noire que Pit-bull où il y a toujours des sorties dans une force d'imaginaire ou Gauche Uppercut de philosophie possible. Serge Tranvouez : Le spirituel est lié au philosophique mais non à la violence, par la parole de BonzaÏ envers Yiddish. Je pense à cette phrase de l'Ecclésiaste que tu as mise en exergue qui me semble capitale : "Le fou se croise les bras et se nourrit de sa propre substance". Une attitude philosophique est proposée sur le retranchement, le dépouillement, le dénuement... l'idée de devancer la destruction, de choisir nous-mêmes, de ne plus être dépendants, me paraît une vraie proposition et c'est important qu'on l'entende. Il y a le silence du retranchement et le rêve. La grande échappée pour moi est bien du côté du rêve, même par rapport au théâtre, je me dis souvent : "est-ce que j'en fais pour échapper au monde ou pour m'y confronter ?" Je me sens tout le temps dans ce dilemme : m'abstraire du monde qui me déçoit ou chercher à mieux le regarder. Cette tension-là m'intéresse vraiment. Joël Jouanneau : Je vais trouver une clef pour les deux textes, pour la société et la question des 20 ans aujourd'hui. C'est que la relation de la spiritualité n'existe qu'en liaison avec les armes, ce qui est le cas de toutes les formes d'intégrisme religieux quels qu'ils soient alors je pense que c'est de toute façon une impasse et cela nous pose une vraie question : "de quelle manière pouvons-nous, comme intellectuels, artistes ou hommes politiques, renouer le lien pour que le philosophique et le poétique interviennent dans la cité autrement qu'en liaison. Sinon on laisse le vide et il n'y a plus à ce moment-là ce qu'on appelle en philosophie les vérités révélées, la révélation et j'y suis évidemment très opposé. Je pense beaucoup plus à la recherche philosophique ou la recherche poétique mais encore faut-il, et c'est là que le rôle de l'école est complétement central, que la responsabilité nous incombe à nous, et quand je vois dans Le Monde un texte où les intellectuels venant d'horizons très très différents trouvent tout simplement une solution à l'américaine, c'est à dire le degré zéro, comment ça s'appelle ça, qui se fait aussi en Angleterre : il n'y a plus de petit délit, le petit délit doit avoir - je serais tenté de dire - la peine maximale bientôt. Ce qui se fait à New York, non sans résultat. Je trouve que c'est un univers terrifiant et que les intellectuels ne proposent que ça, comme solution de sortie, me préoccupe beaucoup. A ce moment-là, ça veut dire qu'on est arrivé au degré où il faut d'abord la répression avant la réflexion. J'espère qu'on n'en est pas là et que la prévention et la réflexion peuvent encore prévaloir. Mohamed Rouabhi : Ca, on le voit bien quand on fait des travaux dans les écoles, des ateliers avec des gens, des amateurs ou des mômes, on voit bien comment c'est important de travailler sur les mots, sur des choses comme cela. Dès qu'on commence à trouver des portes de sortie. L'éducation n'arrive pas à s'adapter aujourd'hui, à trouver des formes de langage, d'adresse à un public qui a complétement deserté tout cela. On ne peut pas imposer le français tel qu'on nous l'imposait il y a dix ans, ce n'est pas possible, il faut passer par autre chose. A un moment donné, il y a un tel décalage entre la culture et l'éducation des enseignants des mômes qu'ils ont en face d'eux. Mais s'il n'ya pas un effort qui est fait d'un côté, cet effort on ne peut pas le demander à l'autre. Il faut être généreux pour pouvoir demander de l'autre côté. On a bossé pendant un mois et demi avec des rappeurs pour mon prochain spectacle et je suis halluciné de voir l'état, pourtant il y en a un qui va à la Fac, du gars qui écrit des mots... il y a dix fautes par ligne. Je m'aperçois que dans les ateliers ou les chantiers d'écriture que je peux faire avec les mômes, au départ ça prend vraiment un temps fou de leur expliquer que je ne suis pas un prof. Ce ne seront pas des travaux, ça ne sera pas noté, ça ne comptera pas pour leurs examens et après tu leur fais faire des trucs et tu vois que c'est bourré de fautes. Même d'un seul coup, ça libére quand tu vois que tu n'as plus la grammaire, tu voix resortir des choses qui sont... Je leur dis toujours dans les ateliers que l'écriture, on met vingt ans à apprendre à écrire mais au fond ça ne sert plus à rien. Serge Tranvouez : C'est là qu'on peut poser une vraie question : qui décide pour qui ? On est dans une société qui contrôle de plus en plus les individus. Ce que tu dis par rapport à l'écriture qui serait une porte de sortie me plaît. Il y a de moins en moins l'idée qu'il faut au fur et à mesure permettre aux gens d'acquérir une autonomie plutôt que de les assister. Si on peut apporter, dans la rencontre avec des jeunes, cette idée que la vie est peut-être un processus vers l'autonomie, quels que soient les moyens, le travail peut même en être un, c'est vraiment important, je crois. Cette pensée se perd. Extrait du programme n°14 - Théâtre Gérard Philipe © 2001 "Théâtre-contemporain.net". Tous droits réservés. |