Jean-Michel Vier La
Traversée de Samuel R. mise en scène
de l'auteur Présentation
: Un jeune soldat en 1918 , laissé
pour mort sur le champ de bataille, se retrouve après la guerre sans mémoire
et sans identité. Il est orienté vers un asile psychiatrique du
nord de la France, avec un simple nom dans son dossier " Samuel R. " Malgré
sa mémoire dévastée et les perceptions étranges qui
l'envahissent, il continue à vouloir reprendre pied. Il rêve de s'évader
de l'asile pour retrouver un lieu d'origine, pays mythique où il serait
enfin en sécurité.Il parvient à s'enfuir vingt ans plus tard
avec deux compagnons de folie, en juin 1940 quand la marée de l'exode emporte
tout sur son passage et que l'asile fuit lui aussi devant l'armée allemande. Ils
trouvent refuge dans une maison habitée par trois femmes, famille hypothétique
de Samuel R. L'armistice est signé, la ligne de démarcation vient
tracer une frontière non loin de la maison entre zone libre et zone occupée.
Visité
par ses compagnons de guerre, d'asile et d'exode, par ces femmes qui ont orienté
son destin, Samuel, un vieil homme maintenant, revoit s'accomplir la traversée
qui le mènera en zone libre, hors de la mort et de la folie.
Né
vingt ans après 1940, je suis d'une génération qui n'a
pas connu directement la guerre. Pourtant j'ai très tôt ressenti
cette période comme proche de moi. Un avant-hier tangible, une histoire
" à portée de main " pour ainsi dire. Lorsque mes parents,
qui avaient eu vingt ans en 1940, parlaient un peu de leur jeunesse, ils en passaient
inévitablement par la guerre. Pour moi, enfant, cela fit partie d'un paysage
familial au même titre que les rues d'un village où l'on serait né.L'avant-guerre,
l'occupation, la libération... ce n'était pas une vaste fresque
historique, mais plutôt quelques souvenirs personnels, toujours les mêmes,
ressassés jusqu'à l'obsession. Avec deux mémoires très
différentes, presque antagonistes. Pour ma mère, juive immigrée,
ce fut l'histoire d'une blessure, d'un traumatisme jamais guéri. Pour mon
père, probablement l'histoire de millions de français qui ne furent
ni des salauds, ni des héros. Mais qui auraient peut-être bien voulu
l'être, des héros... Plus tard, j'eus le sentiment que, dans un
cas comme dans l'autre, l'essentiel n'était pas ce qu'on me racontait.
Ces bribes de souvenirs, je commençai plutôt à les voir comme
des énigmes, comme les fragments hétéroclites d'un naufrage.
Je perçus que ces vides, ces blancs de la mémoire occupaient étrangement
plus de place que le reste. Trous béants où avaient pu se vivre
actes de survie, des états proches de la folie. Fuite éperdue pour
ne pas disparaître, s'échapper, courir, se cacher, presque au hasard,
par pur réflexe de survie... de tout cela aussi j'étais issu.
A
l'image des héros mythiques, qui progressent seuls dans l'obscurité,
l'aliéné avance dans sa nuit intérieure et croise des monstres
effrayants. Gilgamesh voyageait jusqu'au royaume des morts et revenait porteur
d'une nouvelle sagesse. Le protagoniste de cette histoire, Samuel R, n'est pas
un roi aux pouvoirs surhumains, c'est un homme qui se trouve d'abord embarqué
comme des millions d'autres dans la première guerre mondiale. Devenu fou
et amnésique, il est obligé d'affronter ses monstres intérieurs
et de reconquérir son identité. Nous avons voulu raconter l'histoire
d'un homme qui parvient à survivre et à traverser sa propre folie. Par
ailleurs, sur un plan théâtral, ces personnages qui ont perdu la
raison échappent, au strict réalisme qui risquerait d'être,
de toutes façons, dépassé par l'intérêt direct
des documents réels, témoignages ou récit cinématographique.
Les personnages d'aliénés qui participent à cette histoire
forment une caisse de résonance qui amplifie ou déforme les événements
de la grande histoire.
Tout juste à l'après-guerre, Antonin
Artaud sortit d'un établissement psychiatrique et revint à Paris.
Il dit qu'il revenait d'un camp de concentration et fit alors le récit
d'une réalité encore mal comprise et largement ignorée à
l'époque. Que la folie puisse aller jusqu'à la vision, jusqu'à
la perception magique d'une réalité méconnue, c'est aussi
ce qui nous intéresse de traiter, avec comme toile de fond, une période
historique marquée par l'aveuglement.
Jean-Michel
VIER
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