Odile
Darbelley et Michel Jacquelin Les tortues
dorment toutes nues dans leur carapace
Le Grand Feuilleton, épisode 1
mise en scène des auteurs
Entretien avec Odile Darbelley et Michel Jacquelin
:
Vous évoluiez tous les deux depuis longtemps dans
les milieux du théâtre, puis vous décidez assez tard
de présenter votre univers. Qu’est-ce qui vous a pris ?
Odile Darbelley. Nos différentes expériences
et contacts dans le milieu du théâtre nous ont permis d’avoir
les moyens de commencer peu à peu à monter nos propres projets.
Après des petites formes au début des années quatre-vingtdix
(Les témoins oculaires, Victor
Singelshot scénographe), on a créé en 1995
Vvert Célacon, the Living Ready-Made
de Duchamp Duchamp avec l’aide du Théâtre de l’Eclipse,
puis les choses se sont enchaînées. J’ai une formation
de comédienne, Michel est plasticien, mais au cours des réalisations
chacun a appris au contact de l’autre et nous ne séparons
pas nos domaines d’intervention dans le travail ; nous co-réalisons
vraiment nos productions. Ce qui m’intéresse ce n’est
pas d’être comédienne, c’est de réaliser
nos projets.
Michel Jacquelin. Ma seule formation de théâtre,
c’est de l’avoir photographié. Ensuite j’ai fait
plusieurs scénographies avant qu’on réalise les nôtres.
Travailler avec d’autres, cela m’a permis d’aller là
où je ne serais jamais allé seul. Dans le milieu de l’art
contemporain, on est forcément seul et isolé. Un artiste
contemporain se caractérise en général par la différence
qu’il affiche par rapport aux autres…
On ne décèle pas de manière évidente
dans votre univers l’influence des artistes avec lesquels vous avez
travaillé tous les deux : Antoine Vitez, Claude Régy, Pina
Bausch, Tadeusz Kantor…
O. D. Curieusement, l’influence d’Antoine
Vitez est pourtant très importante. Il avait beau s’imposer
comme un intellectuel du théâtre, il était très
intuitif, il jouait beaucoup avec les impulsions. Dans ses ateliers de
travail, le théâtre était un vaste terrain de jeu,
c’était à la fois très sérieux et très
ludique.
M. J. Nous n’avons pas repris les esthétiques
propres à ces artistes. Mais leur état d’esprit nous
a influencés. Je suis très attaché à la rigueur
du travail de Claude Régy par exemple. L’influence de Tadeusz
Kantor, que j’ai pu voir travailler, me semble sous-jacente.
O. D. Dans sa manière d’être toujours
présent sur le plateau, d’être le maître du jeu…
M. J. Le fait que Kantor parlait d’événement
et non de représentation, de lieu et non d’espace. Le fait
que chaque soir la représentation devait être une proposition
différente parce que réinventée. J’ai fait
des photographies de Kantor à Nuremberg, j’étais très
impressionné par lui, et par des images inattendues de lui : il
était tout habillé de blanc, seul dans le lieu et il dirigeait
huit haut-parleurs, faisait tourner la musique autour de lui… Un
jour, je l’ai vu se mettre en colère lors de la répétition
d’une de ses pièces. Le régisseur son est parti en
pleurant. Je ne savais pas si ça faisait partie du spectacle ou
non. De la même manière, quand j’ai photographié
le travail de William Forsythe, je me suis souvent demandé si j’assistais
à la pièce elle-même, ou à des exercices de
travail. C’est ce flottement que je trouve intéressant…
Vos spectacles entretiennent toujours le spectateur dans ce
« flottement », cette confusion : s’agit-il d’une
répétition, d’un accident, d’une représentation
? Est-ce encore le cas dans Les tortues dorment toutes
nues dans leur carapaces ?
O. D. C’est essentiel dans l’ensemble du
feuilleton. Nous voulons entretenir cette confusion sans pour autant être
dans l’improvisation totale.
M. J. Il s’agit de mettre en évidence le
travail en train de se faire, l’idée du « work in progress
» mais selon un cadre initialement très établi. Chacun,
artiste, comédien, danseur et spectateur, d’une manière
ou d’une autre, participe à cette création.
O. D. Nous souhaitons réaliser un grand feuilleton
théâtral, dont chaque épisode sera conçu pour
un endroit différent. Le premier épisode visible se donne
au Festival d’Avignon (il existe un épisode 0 que personne
n’a vu et qui sera résumé aux Célestins). Les
épisodes suivants auront lieu à Paris, dans le cadre du
Festival d’Automne 2003, et en province. On reprend les grands principes
des feuilletons (résumés, personnages récurrents,
suspens…) mais chaque épisode est une unité qui peut
être vue indépendamment des autres.
M. J. La plupart du temps, le principe même d’un
spectacle en tournée est de gommer les lieux où il se joue.
Nous réfléchissons aujourd’hui à une manière
singulière d’aborder chaque lieu où nous pourrions
jouer.
O. D. À Avignon, nous allons utiliser l’espace
dans sa totalité, y compris avec son ouverture sur l’extérieur
et la lumière naturelle. Ce premier épisode, Les
tortues dorment toutes nues dans leur carapace, ne sera visible
que là, à l’Eglise des Célestins.
Comment peut-on résumer votre projet pour Avignon ?
M. J. On raconte l’histoire d’un groupe d’artistes
un peu particulier : le groupe Albert Pophtegme. Ce groupe n’existe
que dans la durée. C’est le premier mouvement artistique
perpétuel : il est toujours formé d’un membre unique
qui s’appelle A. Pophtegme. Un A. Pophtegme chasse l’autre
et il est donc toujours là, A. Pophtegme, éternel parce
que exactement contemporain…
O. D. ... donc content pour tous.
M. J. Chaque épisode est pris en charge par un
artiste différent (un A. Pophtegme différent) qui produit
une œuvre. Pour les Célestins, c’est une installation,
produite pendant le temps de la représentation, une pièce
d’art contemporain autour de laquelle « on tourne »
puisque l’artiste doit aussi prévoir une trace de sa production,
fabriquer la mémoire du groupe et du feuilleton. C’est, entre
autres, la question de la sculpture qui est posée, de son rapport
au temps. A. Pophtegme fait appel pour ce travail à quelques personnes
d’horizons divers (peintre ou plasticien, acteur, critique, marchand
d’art, philosophe, ethnologue, historien, etc).
O. D. A. Pophtegme, c’est l’héritier
de Duchamp Duchamp et du Professeur Swedenborg. On essaie de voir comment
le groupe Albert Pophtegme peut fonctionner dans la durée. A travers
le groupe Albert Pophtegme, on met en scène des acteurs de l’art
contemporain, ou du moins certains types de discours ou d’attitudes.
On maintient une distance, celle de l’humour et du théâtre,
mais on revendique ce que l’on produit comme étant des œuvres
intéressantes en soi. Chaque épisode s’inscrit dans
la marge d’un classique. Pour le Théâtre de la Cité
Internationale en octobre, ce sera sans doute un Tchekhov. Pour la suite,
on pense à Brecht, à Beckett…
M. J. Dans l’église, le groupe Albert Pophtegme
cohabite avec les comédiens et les techniciens du Songe.
On vérifie le principe qu’un petit rôle dans un classique
c’est un grand rôle dans la coulisse. Nous avons choisi le
Songe d’une nuit d’été pour tout ce qu’il
représente à Avignon.
O. D. On y trouve aussi le théâtre dans
le théâtre, des emboîtements d’espaces.
M. J. On veut faire co-exister différents niveaux
de représentations et de jeux. Que ce soit concrètement
par rapport au jeu théâtral ou de façon plus abstraite
dans la relation au sens, aux choses montrées. Chaque spectateur,
quelles que soient ses références, peut faire son propre
parcours dans les différentes strates de l’épisode.
Comment prendrez-vous en compte la place du spectateur ?
O. D. Le spectateur pourra d’abord parcourir l’espace,
éventuellement le modifier. Nous aimerions qu’il intervienne
sur un certain nombre de matériaux propres à la représentation…
M. J. Le rapport au public nous intéresse en premier
lieu. Dans les arts plastiques, ce rapport est réduit à
une frustration : on accroche une œuvre, le spectateur passe, au
mieux la regarde, et puis on la décroche. Le théâtre
permet d’établir d’autres rapports avec le public,
tout simplement parce qu’on s’inscrit dans un temps. On donne
rendez-vous au public à une heure précise : la situation
induit une réciprocité.
O. D. Les spectateurs ne seront pas plongés dans
l’obscurité…
M. J. Pour la représentation, le public sera installé
sur la longueur de l’Eglise des Célestins. Il y aura cinq
ou six rangs seulement, faisant face à l’espace de l’Eglise
dans sa plus belle dimension. Chacun aura un point de vue partiel et différent
sur la complexité d’une œuvre dans un lieu.
Votre proposition de spectacle-installation, plus ou moins
interactive, s’écrit et se réalise une fois de plus
sous le prisme de la loufoquerie, du burlesque…
O. D. Dans ce qu’on fait, l’humour est plus
généralement présent que le burlesque. C’est
une façon de pointer les choses tout en les mettant à distance.
M. J. Le jeu de mot permet toujours de dire deux choses
à la fois.
O. D. Au moins.
M. J. Le jeu de mot crée de l’écart.
C’est ce qui fait sourire et offre des possibilités de dérapages
visuels, sonores ou même conceptuels. Non seulement on gagne du
sens par surprise et sans perdre en drôlerie, mais en plus on parle
de l’art contemporain, du théâtre, en faisant participer
ce discours même à l’œuvre en train de se faire.
On peut dire des choses justes en restant ludique.
O. D. Autour de nous, tout est déjà si
grave (on dirait un titre de roman, non ?).
M. J. L’art contemporain montre une étrange
séduction pour ce qui est sombre, dramatique. En cela, il n’y
a pas de rupture avec le passé : les grands chefs-d’œuvre
retenus par l’histoire de l’art sont généralement
tragiques… Hamlet par exemple…
O. D. Mais il y a des choses très drôles
dans Hamlet. Voilà un des grands enseignements
d’Antoine Vitez : il décelait toujours la part comique des
grandes pièces tragiques.
M. J. Et puis, entre nous, on ne va pas commencer à
se prendre au sérieux.
Entretien réalisé par Pierre Notte.
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