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Jean-Luc
Lagarce Les règles du savoir-vivre dans la
société moderne mise en scène de François Berreur Extraits : Parrain-Marraine Les prénoms Le fiancé Le mariage Le mariage II La veuve Les noces d'or Le deuil
(...) On
donne à son premier né, ordinairement, pour parrain, son grand-père
paternel, pour marraine, sa grand-mère maternelle. Le second enfant aura pour parrain, son grand-père maternel, pour marraine, sa grand-mère paternelle. Et ainsi de suite, dans les deux familles, par rang d'âge et d'alternance de sexe, s'il est possible. Ce n'est pas compliqué. Mais si on veut bien y réfléchir, et suis là pour ça, coutume déplorable, ne saurais dire autrement, et explique pourquoi. Parrain et marraine sont et furent toujours père et mère de remplacement, rien d'autre, et s'ils sont âgés, comme il est à craindre et à imaginer avec des grands-parents, l'enfant risque assez vite de les perdre, et perdre encore, et de fait, le soutien qu'on voulu lui donner. Il est sage donc, il sera sage, objet de ma réflexion, de choisir parrain et marraine qui puissent servir l'enfant plus tard - Assurer ainsi, comme l'a dit le poète Victor Hugo, les relais de l'existence. Proposer donc parrain et marraine plus jeunes, plein de vigueur et d'espérance, doubler les cadeaux à venir par grands-parents laissés à l'abandon et éviter les deuils ennuyeux. (...)
(...) Les
prénoms ne doivent pas être choisis en dehors de ceux que la
loi permet d'employer, ce qui limite l'ampleur de l'embarras mais les personnes,
il en est, les personnes dépourvues d'imagination n'ont qu'à
consulter le calendrier, et pallier ainsi, habilement le vide qui les habite.Si vous voulez, parrain ou marraine - mais on veut bien se souvenir que le parrain s'est déjà, sournoisement, déchargé du choix du prénom sur la mère de l'enfant - si vous voulez, parrain, marraine pousser plus avant la complexité du choix et établir relation entre le prénom choisi et quelques notions d'ordre général, rappelez vous que, par exemple, Georges signifie "travailleur de la Terre" , Victor"vainqueur"; Maximilien "le plus grand"; Philippe "qui aime les chevaux"; Bernard "chasseur d'ours"; Louis "qui s'y connaît en hommes"; Maurice: "le fils du Maure"; Gustave: "sur qui Dieu s'appuie"; Sophie "pleine de sagesse"; Marguerite "perle"; Lucie"La lumière"; et Thérèse, j'arrête là, Thérèse, "qui sait dompter les bêtes féroces". Il peut paraître fastidieux d'être éclairé sur ces étymologies, il pu paraître fastidieux, et d'une manière plus générale, fastidieux d'être éclairé, toujours, et de fait, sur ces étymologie, mais on voudra bien réfléchir tout de même, suis là pour ça, on voudra bien réfléchir qu'il est bon en cette circonstance, et en toutes circonstances, l'ai déjà dit, il est bon d'être éclairé pour éviter de donner le nom de Maximilien à un enfant né de parents minuscules auxquels il ressemblera, ou le nom de Maurice quand il est à craindre que la mère ait fréquenté à l'excès les dancings aux professeurs mulâtres. On rit, on plaisante et on sombre sans le savoir dans l'infamie. Ainsi que, toujours, cela continue. Si, par contre, vous avez le goût de la nouveauté, imaginons cela, consultez l'Almanach des noms de baptème. Vous y trouverez des noms de saints et de saintes parfaitement authentiques qui feront honneur à votre compétence et éducation. Pour un garçon, quelques propositions amusantes: Théopempte, Prisque, Canut, Tépesphore, Hygen, Tigre, Michée, Poppon, Remide, Sénateur, Austruclin, Coluberne, Verecond, Carpophore, Pelée, Secondule, Carpe, Acydin, Gériberne, Satyre, Ajute, Cyr, Avauque, Outrille, Métrophane, Hésyque, Syndulphe, Scrufaire, Euprépice,Eutichien, Vérule, Ours, Amateur, Curcodème, par exemple (...)
(...) Lorsque
le prétendant a plu d'emblée à la jeune fille, cela
peut arriver, rare, étrange mais possible, lorsque le prétendant
a plu à la jeune fille ou quand l'épreuve s'est terminée
à son avantage, il témoigne alors, il en a le droit, d'un
grand empressement et fait porter immédiatement la demande en mariage
officielle par son père, un vieil ami ou un supérieur, son
parrain, je ne sais pas, n'importe qui.Officiellement agréé, le prétendant revêt ses habits de cérémonie et fait immédiatement aux parents de la jeune fille, une visite au cours de laquelle on appelle celle-ci. Cette entrevue réclame beaucoup de tact de la part du futur ( il est déjà plus que prétendant). Il remercie avec une certaine chaleur, mais sans exagération. La froideur serait malséante, mais l'expression du bonheur doit être contenue. Pendant la première visite, dés la première visite, le temps ne sera pas perdu et on saura quoi se dire, on fixe le jour des fiançailles. On décide d'une date très rapprochée car nous avons déjà suffisamment perdu de temps. On convient encore ensemble des invitations à adresser pour cette fête, c'est-à-dire que les parents de l'accordée - c'est une expression claire et précise - demandent au futur quelles sont les personnes lui appartenant - par les liens de l'amitié ou de la parenté - qu'il désire y convier. On règle toutes ces choses car des fiançailles, un mariage, la vie en général, sont une longue suite de choses à régler, on ne saurait l'oublier, et il serait imbécile de se laisser déborder par les futilités accessoires que sont les sentiments. (...)
(...) Il
est inutile de donner ici la façon dont se célèbre
le mariage civil. La loi seule est en cause et je n'y suis pour rien, n'y
serai jamais pour rien. Ce n'est pas difficile et c'est très rapide.
Les mariés n'ont qu'à répondre un oui intelligible
à la question sacramentelle "Prenez-vous pour époux?..."
ou "Prenez vous pour épouse?..." Oui et c'est tout, réglé.
La mariée signe la première l'acte de mariage et ensuite elle passe la plume au marié, qui la salue, et lui dit, d'un air heureux, obligatoire, et avec un sourire, c'est le moins qu'il puisse faire: "- Merci, Madame." Il est le premier à lui donner ce titre,
c'est très amusant.
(...) On
a convenu au moins huit jours à l'avance, avec le prêtre qui
la bénira, de l'heure, des détails, et du prix de la cérémonie,
inévitable, car prix à payer et pas d'autre mot. On n'en discute
plus à cet instant précis.Les anneaux ont été remis à un sacristain qui les offre habilement sur un plateau, au moment de la cérémonie où ils sont échangés. La date du mariage est gravée à l'intérieur de chaque anneau avec le prénom de la femme dans l'anneau du mari et le prénom du mari dans celui de la femme. Ce n'est pas très difficile à suivre et extrêmement simple à retenir. Les mariés écoutent, assis, l'allocution que le prêtre leur adresse. Celui-ci parle debout sur les marches de l'autel, mais, bien évidement, il s'approche des époux pour les unir. Le marié et la mariée se lèvent alors et l'époux prend dans sa main droite la main droite de l'épouse, ce qui oblige la jeune fille à se contorsionner un peu, mais cela ne durera qu'un court moment. Aux questions que l'on sait: "- Prenez vous pour femme...? etc... etc..." Ils répondent " - Oui." Ils ne désunissent pas leurs mains pour s'agenouiller sous la bénédiction du prêtre et l'aspersion, car aspersion. Si on a bien voulu s'exercer chez soi , s'agenouiller à deux en se tenant main droite dans main droite, sous aspersion d'eau n'est pas si difficile. On ne se marie qu'une fois et tout n'est jamais que question de volonté. La célébration terminée, on passe à la sacristie pour signer l'acte de mariage et recevoir les félicitations des invités. (...)
(...) Il
peut arriver que le premier conjoint disparaisse, possible, s'enfuit ou
meurt, envisageable. Déciderait-on de se remarier, il est de bon
goût de le faire sans éclat et sans bruit. La cérémonie
civile ne réunira que les mariés, leurs père et mère
respectifs, s'ils sont encore là pour voir un tel spectacle et les
témoins. Pour le mariage à l'église, on s'entoure, comme aux premières noces, de ses proches et de ses amis intimes; on envoie également, des invitations à la messe; mais la cérémonie est plus simple, il n' y a pas de décoration florale, pas de chants, pas de faste. Sobre et austère. La veuve qui se remarie ne s'habillera ni de gris, ni de mauve, ce qui aurait l'air de demi-deuil et serait peu aimable pour son second mari; elle évitera le rose, couleur trop gaie, qui serait déplacée. Elle se coiffera d'une mantille noire ou blanche, dans laquelle elle piquera quelques fleurs. Elle évitera les chrysanthèmes et les scabieuses, qui sont dénommées fleurs de veuves, il est de l'humour ou de la piété qui ne sont pas toujours compris. La veuve garde la première bague d'alliance. Son premier mariage est un fait que rien ne peut effacer, son second mari ne saurait trouver mauvais qu'elle conserve le signe de ses premiers liens et, si elle a des enfants, elle leur doit cette marque de respect à la mémoire de leur père. Elle porte donc deux anneaux si elle s'est mariée deux fois, et ainsi de suite, autant d'anneaux que... bon. Un déjeuner ou un dîner suit la cérémonie religieuse, mais il n'y a jamais de bal pour les secondes noces, ni bal, ni sauterie. (...)
(...) On
célèbre les noces d'or après cinquante années
d'heureuse union. N'aurait-elle pas été heureuse, cinquante
années, on célèbre tout de même.Le temps a couronné les époux que nous avons vus, une première fois, rayonnants de jeunesse et de bonheur; puis, une autre fois, pleins de maturité et de force, entourés d'amour, de respect, d'estime, ayant lutté, ayant souffert, car lutte et souffrance et le contraire qui m'étonnerait, mais heureux car ils s'aiment comme au premier jour, mieux peut-être. Bien des douleurs les ont visités, leurs enfants sont partis, pour fonder, à leur tour, d'heureuses familles. D'autres sont morts, déjà, logique, probable. Ils sont seuls, comme au commencement de leur vie à deux et ils se serrent l'un contre l'autre, pour se tenir lieu de tout. Leurs fils et leurs filles - ceux qui ne les ont pas devancés là-haut - accourent autour d'eux, avec les enfants de leurs enfants; trois générations au moins les entourent. La fête est la même que celle des noces d'argent. Mais avec une intimité plus grande, pour ménager les héros du jour, car ils le sont, dont la vie est devenue fragile. On prend garde à ne pas transformer ce jour de fête en jour de deuil. Chacun leur a apporté son présent, jusqu'à l'arrière petit-fils de deux mois, qui tient une fleur, pour eux, entre ses petits doigts inconscients. Le grand repas est suivi d'un bal ou d'une sauterie. Les deux aïeuls l'ouvrent avec deux de leurs petits enfants s'ils peuvent. S'ils ne peuvent pas danser, ils regardent. C'est bien. La fête ne se prolonge jamais au -delà de minuit. Alors, laissés à eux même, abandonnés, car abandon, on ne va pas se raconter d'histoire, les vieux époux tombent dans les bras l'un de l'autre, et se promettent que, s'ils recommençaient la vie, ils se choisiraient encore, des choses comme cela qu'on dit et qu'on croit. (...)
(...) Le
deuil est une marque extérieure de la douleur. Il a des règles,
on doit les suivre. Autrefois, il était très long, on portait
le deuil du père jusqu'à la mort de l'aîné de
la famille et ainsi de suite, c'était long. Mais la Duchesse de Berry,
fille du Régent, une dame du temps passé, fit diminuer de
moitié la durée des deuils. Lorsqu'on pensait que le fils
aîné était à la moitié de son espérance
de vie, on renonçait au deuil du père. C'était moins
long.Le deuil de veuve dure deux ans. Le grand deuil, très austère toute une année. Robe de laine unie, voile sur le visage, châle en pointe, bas noirs en fil ou en laine, les gants pareils, corbeau et rien de plus. Ni fantaisies ni fioritures et pas de rouge aux lèvres. Pendant les six premiers mois de la seconde période, voile et lainage plus léger. Gants de soie ou de peau, on sent la coquetterie revenir, bijoux de jais, noir, de jais. Les derniers six mois, dentelles, noires, mais dentelles tout de même. Pendant les trois derniers mois, peu à peu on en voit la fin, les broderies, les étoffes blanches et noires, puis jusqu'à complète expiration, du gris, de la couleur prune, pensée, lilas, on prend garde à la gradation des nuances, mais, en toutes circonstances, si on voulu bien suivre, c'est bien de gradation qu'il fut question. Le deuil de père ou de mère, celui de frère ou de soeur se porte de la même façon, avec les mêmes gradations mais sur des durées moins longues encore. On peut aussi prendre le deuil d'un ami si on en a, mais ce sont des deuils dits de courtoisie et rien ne nous y oblige. On s'abstient de tous plaisirs, de toutes distractions, on reste chez soi, on ne rit pas à gorge déployée. Mais, et toujours ainsi que cela continue et recommence, mais vers le début de la seconde période, on se permet des conférences sérieuses, des expositions. On fait des visites, on reçoit le mardi. Deux mois avant la fin, on rétablit le five o'clock tea, on donne un dîner, on assiste au concert, on sifflote dans son bain. Le deuil terminé, on réapparait dans les sauteries, car sauteries et rien d'autre, on ne danse pas encore, on regarde mais le pied sous la table marque déjà la mesure. On va au Théâtre Français ou à l'Opéra. On
danse la gigue, on va aux Variétés, ce ne sont plus que mauvais
souvenirs, car souvenirs tout ça et rien d'autre, on songe à
se marier, on ferait bien un enfant, on le déclarerait à la
mairie de l'arrondissement.Ainsi que cela n'en finit jamais de se passer. FIN Copyright © 2000 Association Les Solitaires Intempestifs Tous droits réservés |