Serge Valletti Santo Elvis
mise en scène Thierry Trémouroux et Jacques Vincey

Entretien avec Jacques Vincey :



"L'intensité du jeu des acteurs et les rires des spectateurs m'ont prouvé que l'idée saugrenue au départ de transporter un texte "français" à l'étranger était non seulement juste mais une réussite parfaite"

Serge VALLETTI

De son aventure brésilienne, Jacques Vincey rapporte dans ses valises une pièce de Serge Valletti qu’il a montée là-bas, avec des acteurs brésiliens. Un spectacle aux frontières du cabaret, qui met à mal l’image du King dans une énergie et une exubérance contagieuses.

Vous avez créé au Brésil, Santo Elvis de Serge Valletti en compagnie de Thierry Trémouroux. Comment est née cette aventure sud-américaine ?

Thierry Trémouroux travaille au Brésil, en collaboration avec la traductrice Angela Leite Lopes, à faire découvrir et jouer les auteurs contemporains français. Une complicité de longue date et la complémentarité de nos parcours respectifs nous incitait à travailler sur un projet commun. La circulation du “mythe Presley” d’un continent à un autre ; l’immersion de cette icône américaine, recyclée par un auteur français, dans l’imaginaire et la sensibilité brésilienne nous semblait offrir de belles perspectives aux fantômes de notre inconscient collectif…

Qu’est-ce qui, dans l’écriture de Serge Valletti, vous a fasciné ?

C’est en travaillant avec des brésiliens, dans une autre langue que la mienne (c’est-à-dire le portugais), que j’ai découvert toute la richesse de cette écriture. Santo Elvis doit se lire et s’entendre à plusieurs niveaux : la pièce s’appuie sur une réalité historique et sur trois protagonistes ayant “réellement existé” : Elvis, sa mère Gladys et son impresario, le Colonel Parker. Mais le texte engendre progressivement son univers, la langue façonne les personnages, la parole génère la fiction et la frontière entre vérité et affabulation devient poreuse… Les mots deviennent la seule réalité tangible et nous emportent dans un vertige “musical” qui ne révèle pleinement sa puissance et sa
sensualité que si l’on s’y abandonne, sans crispation sur la quête d’un sens immédiat. On ne comprend pas tout, certes ! Mais cette écriture ne se laisse pas apprivoiser d’une manière “grammaticale”. Le glissement d’une langue à une autre amène nécessairement à une appréhension plus globale des enjeux et invite chacun à cheminer librement, au fil de sa sensibilité, de son intelligence et de son imaginaire. L’analogie avec la musique n’est évidemment pas fortuite, et la volubilité de l’auteur marseillais entre très naturellement en résonance avec le tempérament des acteurs brésiliens…

En s’attaquant à celui d’Elvis, Serge Valletti montre-t-il l’absurdité du mythe ?

Valletti ne juge pas, sa démarche n’est jamais didactique ou volontariste. Il revendique d’ailleurs écrire pour “savoir où ça va”, avec la liberté et l’insolence de ne pas vouloir faire sens à tout prix, et le plaisir de laisser courir les mots au rythme de la pensée.
En filigrane de cette partition transparaît néanmoins cette nécessité vitale qu’ont ces hommes et cette femme de parler pour exister, de se raconter des histoires et de rêver en se raccrochant à des lambeaux d’une religion de pacotille (“Saint” Elvis), en se projetant dans ces personnages de légende pour tenter de recoller les morceaux d’existences fragmentées et peut-être échapper à la schizophrénie galopante d’une époque.

Qu’est-ce que le mythe d’Elvis ?

Au cours de la tournée du spectacle, à Salvador de Bahia, un spectateur nous attendait après la représentation : un fan inconditionnel d’Elvis Presley. Très vite, il s’était rendu compte que la pièce prenait des libertés avec la “biographie officielle”, mais il reconnaissait volontiers que les chemins de traverse et les voies parallèles qu’il fallait emprunter simultanément afin de reconstituer mentalement sa propre image du King avaient considérablement enrichi et modifié la vision qu’il avait de son idole.
Comme dit le personnage d’Elvis dans la pièce : " … c’est bien beau le mythe, quand on a dit mythe on a tout dit, mais il y a des limites aux mythes, c’est ce que je pense, parce qu’on ne peut pas laisser dire des inconvenances sans se demander un peu d’une part,qui les dit, et puis d’autre part pourquoi les gens colportent certaines choses, quels intérêts ils ont.. " Nous sommes saturés de représentations de ce mythe du XXème siècle. L’enjeu de ce spectacle est donc une ré-appropriation singulière de cette histoire que tout le monde connaît : à travers l’écriture de Valletti, par les acteurs brésiliens qui s’en emparent et la font “chanter” pour le public, avec le sérieux et la légèreté des enfants quand ils jouent. Le fantôme d’Elvis rôde, mais à aucun moment il n’est pris au piège d’une représentation univoque. Nous avons délibérément laissé toute la “quincaillerie mythologique” à l’extérieur !

L'enjeu de votre projet était de voir l'intérêt qu'il y avait à monter un texte de Valletti au Brésil. Qu'en pensez-vous aujourd'hui ?

Il faut d'abord dire que la première réaction des acteurs et des spectateurs a été l'étonnement : l'écriture de Valletti, qu'ils ne connaissaient pas, les a surpris. Parce que le sens chez lui n'émane pas de la grammaire des mots mais de la loghorée verbale qui nous renvoie cette question : pourquoi a-t-on besoin de parler à tout prix et de se raconter des histoires pour survivre ?
Nous nous sommes aperçus qu'une correspondance évidente existait entre le marseillais et le carioca de Rio, entre l'exubérance du sud de la France et celle de la culture brésilienne. Avec les acteurs, nous nous sommes attachés à faire chanter cette langue, à en restituer la jubilation, jubilation dans laquelle les spectateurs ont plongé à leur tour.
Ce qui a également été marquant est la façon dont les acteurs brésiliens se sont emparés du mythe d'Elvis Presley : de "Santo Elvis", ils ont presque fait un spectacle de cabaret, plein d'énergie, d'exubérance, à la limite du kitsch.

propos recueillis par Hervé Pons





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