Olga
Jirouskova Rebelles mise
en scène de l'auteur
Entretien avec Olga Jirouskova :
Comment est venue l'idée de confronter la figure de
Louise Labé, poétesse du XVIe siècle avec une adolescente
d'aujourd'hui ? Etait-ce pour montrer que la poésie de Louise Labé
peut encore nous parler aujourd'hui, ou pour confronter ces paroles d'adolescentes
à un ailleurs, pour les mettre en valeur, en faire ressortir ce
qu'elles portent d'intemporel ?
J’ai rencontré Louise Labé il y a quelques années,
quand Jean-Yves Bosseur m’a demandé de chanter, pour enregistrer
sur CD, trois sonnets de Louise Labé dont il a composé la
musique et qui faisaient partie d’un ensemble de pièces pour
guitares et voix ; une partition difficile tant pour la voix que pour
la guitare. C'est comme ça que je suis entrée dans les textes
de Louise Labé. Plus je rentrais dedans, plus j'étais sidérée
par sa modernité. Je me suis sentie très proche d’elle,
dans ce que j'ai de plus fou, de plus révolté et douloureux
à la fois et aussi de plus fondamentalement libre.
Vous avez travaillé sur Artaud. Comment envisagez-vous
la place du corps dans votre théâtre ?
Je travaille sur le thème “ Théâtre de l’extrême
et corps empêché ”, donc, entre autres sur Artaud,
la danse Butô et plus spécifiquement Kazuo Ono avec qui j’ai
eu la chance de travailler il y a quelques années. Pour moi, au
théâtre, tout vient du corps. Comme chez Louise Labé
où le corps est intimement lié au spirituel par l’Eros,
le carcan de la forme au chant et l’empêchement du corps à
la liberté de l’esprit. Mais mon écriture théâtrale
est une continuité fluide qui va du geste à la parole, la
voix étant un prolongement, quelque chose qui tend vers, ce qui
est très proche - dans le sens extrême d'Artaud - d'une parole
qui est toujours au bord du précipice.
Parfois le langage d’Eva est plus proche de celui de
son époque, parfois au contraire elle utilise presque les codes
et les tournures de Louise Labé. Comment avez-vous essayé
de mettre en forme la parole de cette adolescente ?
Louise parle comme si elle brodait, comme si les mots, les phrases, devenaient
des objets créés dans l’espace entre elles deux. Louise
peut se permettre des tonalités, des étirements et une certaine
lenteur. Eva est dans le désordre, le chaos, dans une expression
précipitée, comme une boule de flipper. Tout est conçu
dans ce spectacle sur le binaire des oppositions, parce que Louise Labé
est un auteur de paradoxes. C'est un être de paradoxes. La musique
va permettre de tendre les cordes entre les personnages à travers
l’espace... et le temps. Un rituel va s’installer.
La notion de liberté est très importante dans
la pièce : comment peut-on entendre cette notion aujourd'hui par
rapport au contexte du XVIe siècle ?
A Lyon, à l'époque de Louise Labé, il y a un essor
commercial. Son mari est très riche, donc elle pénètre
dans les plus hautes sphères de la société. Elle
tient des salons littéraires, mais comme elle n'appartient pas
à la noblesse, elle n'est pas censée écrire et surtout,
elle n’a pas le droit de publier. Elle est obligée de demander
un décret personnel, “ Le Privilège du roi ”,
pour pouvoir publier ses oeuvres. Il y a donc beaucoup de contraintes
autour d'elle. Je ne suis pas partie que des poèmes, mais aussi
d'autres écrits, des lettres, du “Discours d’Amour
et de Folie”. Sa vie est un total mystère. On en sait très
peu et on en raconte beaucoup : ça va de la putain à la
femme mystique. Elle serait même partie pendant 5 ou 6 ans, déguisée
en homme, pour accompagner un ami chevalier et partager avec lui une vie
d'aventure. Ce qui est très intéressant, c'est qu'elle a
choisi la forme du sonnet pour écrire, une forme toute nouvelle
qui arrivait d’Italie. C’est l’une des premières.
Du Bellay s'est mis à écrire des sonnets après elle.
Elle se saisit donc de cette forme qui est en elle-même le plus
grand carcan que l'on puisse imaginer. Et elle se saisit de cette forme
pour inventer sa liberté. Ce qui me rend Louise Labé si
proche c'est qu'elle est bourrée de paradoxes. Il n'y a rien de
plus dynamique dans ce no man's land contemporain que le paradoxe. Il
faut provoquer les paradoxes et ne pas en avoir peur, ne pas les aplanir.
Ce que je voudrais montrer, c'est que la liberté n'est pas à
l'extérieur, elle est à découvrir à l'intérieur
de soi. Comment est-ce qu'un adolescent peut concevoir la liberté
aujourd'hui, vers quoi peut-il tendre ? Il n'y a plus aucune liberté
à conquérir, puisque on a toutes les libertés - apparemment.
Pourtant la liberté, c’est pouvoir se saisir des choses et
les transformer. C’est la création. Il y a autre chose que
je voudrais traiter vis-à-vis de la liberté : c'est l'exigence
pour les jeunes gens du savoir. Dans une lettre, Louise Labé écrit
à une de ses amies "il faut que les femmes se saisissent du
savoir".
Comment s'est déroulé le travail avec les musiciens
?
Jean-Yves Bosseur avait déjà enregistré les trois
sonnets de Louise Labé, mais là c'est différent,
il a entièrement retravaillé dessus. Sur les 10 sonnets,
cinq ont été composés par Jean-Yves et cinq par Michel
Decoust. J'ai écrit la pièce, et c'est avec la pièce
que je suis allée les voir.
Comment avez-vous choisi les différents cadres formels
?
C'est une pièce en cinq actes, il y a le cadre pictural des “Vanités”,
et en même temps, il y a la vidéo et la musique, des formes
plus contemporaines.
Il se trouve que je suis tombée sur un catalogue d’une expo
sur les “ Vanités ”. Lorsque j'ai vu les images, j'ai
commencé à voir Louise dedans, à l’intérieur
de ce cadre formel et Eva en dehors, comme toute adolescente “ hors
cadre ”, et toutes les deux pourtant présentes dans une recherche
au-delà des apparences, au-delà du miroir. Ce n'est qu'après
que je me suis rendue compte que cette peinture était plus tardive
de cent ans. Mais c'est tellement juste ! C'est un carcan très
codé, comme les sonnets. Les sonnets parlent de folie, d'éclatement,
d'amour au-delà des limites des capacités humaines et pourtant,
ça reste très ancré dans le charnel : rien ne correspond
mieux que les vanités : cette chair au premier plan avec le mise
en abyme qui se joue dans la profondeur de champ. Cela m'a permis de développer
un travail sur la temporalité, sur le chamboulement de l'espace-temps.
L’espace de la vidéo sera une sorte de chambre noire où
naîtront les images mentales qui petit à petit vont prendre
forme. Dans tout ce que je fais, les formes semblent très éclatées,
et finalement elles sont très construites. Mais je ne le calcule
pas à l'avance, je m'en rends compte à posteriori. Les choses
que je rencontre tombent dans le puzzle, à leur juste place.
Entretien avec Olga Jirouskova réalisé par Gilles Amalvi
pour le journal du Colombier.
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