Pier Paolo Pasolini Pylade
mise en scène Arnaud Meunier

Présentation :



Dans Pylade, tout est léger comme dans un rêve et le spectateur n’est pas tenu en haleine comme dans un drame policier mais bel et bien bousculé par cette histoire qui ne propose aucune résolution. Avec humour et une douce ironie, Pasolini désamorce constamment la dramaturgie de l’œuvre pour en faire un grand poème épique, sujet à méditation. On peut lire dans Pylade la douloureuse question de l’apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté dans l’Italie profondément marquée par près d’un quart de Siècle de régime fasciste ; Pasolini est un intellectuel qui ne pouvait qu’être hanté par ces questions. Mais dans Pylade, c’est avant tout d’Art et de poésie dont il s’agit et plus précisément de la place du poète face au pouvoir.

Retrouver la langue « à la fois trop facile et trop difficile » de l’auteur de Théorème est toujours un choc et une jubilation parce qu’à la beauté du poème répond l’intelligence du dialogue socratique et c’est en cela qu’elle est universelle. Les traductions de ces pièces ont à peine dix ans, Pylade n’a plus été joué depuis huit ans, Pasolini est donc, chez nous, un tout jeune auteur contemporain !

Arnaud Meunier




« Pylade est la suite fantasmatico-politique de l’Orestie »


L’Orestie ? Oui, vous savez cette histoire indémodable des Atrides, cette famille maudite qui a inspiré tous les poètes de Sophocle à Yourcenar (en passant par Racine et Anouilh !). La malédiction remonte à Tantale qui fit bouillir son fils Pélops dans une marmite et l’offrit en dîner aux dieux pour les provoquer. Les dieux n’avaient pas apprécié la plaisanterie et avait condamné Tantale à être perpétuellement assoiffé et affamé (d’où le nom du supplice…). Et comble de malheur, un des fils de Pélops (qui avait finalement été ressuscité par les dieux !) : Atrée, fit lui aussi manger son neveu par son frère Thyeste pour se venger d’une vague histoire d’adultère… Du coup, Atrée et tous ses descendants furent condamnés à avoir des destins désastreux. L’épisode le plus connu, tourne autour d’Agamemnon (fils d’Atrée) qui dut sacrifier sa fille Iphigénie pour permettre aux Grecs de faire la guerre aux Troyens.

Le Point de départ. À l’occasion d’une crise ulcéreuse (1966) qui fut suffisamment forte pour clouer Pier Paolo Pasolini dans un lit d’hôpital pendant un mois, il relut Eschyle et notamment sa trilogie de l’Orestie. Il fut particulièrement bouleversé par le troisième épisode, Les Euménides, dans lequel le poète grec décrit l’institution du premier tribunal humain par Athéna, pour juger Oreste qui avait vengé le meurtre de son père (Agamemnon) en assassinant sa mère et son amant (Clytemnestre et Egisthe). Eschyle décrivait donc l’invention et l’instauration de la démocratie.
Pasolini, très ému par sa lecture, se mit alors à écrire les premières lignes de Pylade en ne cherchant pas à réécrire une énième version de l’Orestie mais « une suite fantasmatico-politique ». Il voyait un parallèle entre Argos (la vieille cité qui vivait avec ses vieilles coutumes obscurantistes) et l’Italie de 1945.

Une pièce violente contre la Société de Consommation. « En une nuit, tout s’est passé en une nuit ». Pasolini était stupéfait de voir à quel point la société italienne s’était profondément modifiée en 10 ans (1955-1965). À travers sa langue par exemple, car l’Italie n’était pas un pays unitaire mais, au contraire, un pays très marqué par ses différentes provinces où l’on parlait des dialectes. L’Italie du sud avait, en outre, une forte tradition paysanne et ouvrière qui méprisait les riches et les « fils à papa ».
Pasolini fit le constat douloureux que 10 années de Société de Consommation avaient réussi ce que prés d’un quart de Siècle de fascisme n’avait jamais obtenu : l’uniformisation des Italiens, l’aspiration aux mêmes désirs et la montée en puissance de l’individualisme.
À la même période que Pylade, Pier Paolo Pasolini parle alors de la bourgeoisie comme une maladie contagieuse (qui aurait contaminé tous ceux qui la combattaient) et de l’apparition d’un néo-fascisme plus dangereux encore (car plus séduisant et moins identifiable) dont le pouvoir serait transnational, dépassant par là même la seule classe politique ou celle des dirigeants industriels.
C’est le triomphe de « la société de consolation » où « l’hédonisme de masse » serait la nouvelle religion et où se mettrait en place une grande œuvre de normalisation en imposant ses modèles comme étant naturels.

Un manifeste élégiaque et joyeux. Ce qui confère à Pylade une valeur universelle et une acuité politique si aigue, c’est indubitablement sa force poétique. La pièce est écrite en vers libres et Pasolini disait « avoir voulu renouer avec ses premiers recueils de poésie » quand il esquissa ses six pièces.
Reprenant donc à notre compte plusieurs leitmotivs de Pasolini, nous voulons interroger la voix du poète et notre temps présent : ici, aujourd’hui et maintenant.
Nous chercherons, selon la belle expression d’Alberto Moravia (en parlant de Pasolini) à être, à notre tour, des « poètes civils ».

Arnaud Meunier
10 février 2001





Un projet de Compagnie Pylade est un projet avant tout collectif qui repose sur la capacité de chacun « à jeter son corps dans la lutte ».La distribution reflète ce désir d’une équipe nombreuse et jeune. Car la jeunesse est au cœur de Pylade.

Une jeunesse confrontée à ses idéaux, à ses aspirations et à son positionnement face au pouvoir. Jeunesse perdue dans la confusion des sentiments, quêtant désespérément des repères et pourquoi pas, une spiritualité. C’est pourquoi l’équipe de comédiens comporte neuf anciens complices qui ont traversé l’aventure de la Compagnie et cinq autres jeunes comédiens chez qui j’ai trouvé une curiosité forte pour ce « Théâtre de parole » et pour la création contemporaine.

Chœur et marionnette. Parmi les « intuitions de travail », certaines s’affirment déjà comme des postulats. Le plus important est le traitement que je souhaite avoir du Chœur. À la fois, réminiscence de la dramaturgie grecque et véritable figure de l’ordre établi (et par conséquent du conservatisme), le chœur est lié à l’ordre des morts. J’ai donc voulu collaborer avec Bérangère Vantusso, marionnettiste, afin de travailler sur un prolongement du comédien ; un peu à la manière des ombres dans les peintures de Bacon.

Espace et parole. Emmanuel Clolus réalise la scénographie, prolongeant ainsi la complicité établie sur Affabulazione. Ce qu’il y a de plus difficile dans « le Théâtre de parole » tel que le définit Pier Paolo Pasolini, c’est de résister à la tentation de l’oratorio, de ne pas complètement se satisfaire de la seule poésie, de trouver une forme visuelle évolutive qui aide le spectateur à entrer dans l’univers de l’auteur tout en lui laissant une certaine liberté de regard et de voyage face au texte. Une forme où le spectateur ait la liberté du lecteur face à son livre. Une forme qui s’affranchisse du « Théâtre de bavardage » au moment même où elle refuserait celle du « cri et de la gesticulation ».

Voir cela aussi : l’acteur changé par une parole, par sa parole, son humilité.
Et rester joyeux aussi ! Et amoureux : pourquoi pas ?

Pylade est une œuvre contemporaine poétique et universelle. Elle n’a rien de didactique, au contraire : elle est la figure de la résistance par sa forme et son propos. Elle oblige à inventer et à réinventer, à se tenir aux aguets, tout le temps, toujours.

Arnaud Meunier
Le 17 février 2002







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