| Nicole
Caligaris L’Os du doute mise en scène de France Jolly Présentation : Cette pièce a été écrite pendant la saison 2003/2004 lors de la résidence d’écriture de Nicole Caligaris au Manège, scène nationale de La Roche sur Yon. La compagnie Le Champ de l’Alouette et l’auteur ont travaillé ensemble. A l’issu d’un travail d’improvisations sur le plateau, Nicole Caligaris est reparti à son établi. Un texte est sorti : L’Os du doute. Ce projet a débuté, il y a un an et demi. J’avais eu plusieurs expériences de metteur en scène avec les textes de Nicole Caligaris. Les Samothraces que j’avais mis « en voix » pour France Culture avec 12 comédiens, et Barnum des ombres, en lecture-spectacle. Ces textes qui n’étaient pas écrits pour le théâtre résonnaient à chaque fois magnifiquement bien à l’oral. Le plaisir des acteurs à les interpréter s’est avéré à chaque fois jubilatoire. Nous lui avons donc fait commande d’un texte, cette fois pour le théâtre. Elle désirait parler du monde « travail », de la parole creuse du management, de la perte de sens dans ce monde de l’entreprise où les méthodes engendrent des méthodes qui engendrent des méthodes. Où le compétitif le dispute au performant, pour des objectifs de plus en plus flous. Ce monde où le travail déborde et s’introduit dans la sphère privée (i-mails, sms, portable), où le temps travaillé n’est plus le temps réel de votre présence sur le lieu de travail. Jusqu’où la gestion humaine peut aller, quand on peut lire dans le n°228 du journal « l’Entreprise » que pour gérer une situation de crise dans une entreprise qui avait fusionnée et dont la productivité était en baisse, car les employés se sentaient menacés, celle-ci a fait appel, pour gérer le désarroi de ses cadres à la méthode du « photo-langage » utilisée après guerre pour réinsérer les enfants survivants des camps. Forte de son expérience de « formatrice « dans des écoles d’ingénieurs, Nicole désirait parler de cela mais aussi dépasser ce propos. Utiliser la langue du management pour la détourner. Nous avons décidé de commencer un travail d’improvisation avec les acteurs, l’auteur, le scénographe et moi-même. Avec des consignes telles que : Faire pour faire, ne pas se poser de question, atteindre un objectif, être réceptif à tout contre-ordre, ne pas remettre en cause le fonctionnement. Occuper le terrain. Après quatre séance, L’auteur est repartie à son établi, puis nous a rendu copie : L’Os du doute Intentions de mise en scène : C’est un langage poussé à ses extrêmes qui sera donné à entendre. Ce texte nous le travaillerons dans toute sa dimension rythmique, polyphonique, chorale, et drolatique. Le corps s’éreinte autant que la parole. Le corps travaille dans une trépidation constante, une frénésie permanente. Sur scène un plateau. Lieu de l’expérience : Les objets, le mobilier, les outils de travail : Sur le plateau : un « bordel » de choses hétéroclites. Balles de tennis, panier en osier, téléphones, quilles, tuyau, cordes, chaises, tables à roulette, escabeau, dalles en plastiques, miroir déformant, rouleau de papier, paper-board, casque audio, écouteur, poste de radio…Tout ce que nous avions sur place, objets délaissés dans l’atelier de la compagnie. Une femme, deux hommes. Ils cherchent à réussir quelque chose. Leur tâche n'est pas facile. Ils sont pressés par le temps, n'ont pas toujours des indications claires, doivent entreprendre plusieurs actions à la fois, improviser, faire face à des déséquilibres constants, s'adapter à des changements incessants, agir sans interruption, sans toujours comprendre le sens ni le bien-fondé de leur entreprise. Leur situation n’est pas pénible, elle est contrainte, y compris dans le langage qui s’y développe, et adoptée avec enthousiasme. Chacun veut participer de son mieux possible à cette entreprise aux finalités floues. Et c’est peut-être de toutes ces contraintes la plus contraignante : la nécessité de manifester cette permanente bonne volonté. Il s’agit de ce qu’en termes de management, on appellerait une organisation « commando » : une équipe composée d’executives-partenaires à fort potentiel, spécifiquement mobilisée sur un projet. La nature de ce projet ? Ses finalités exactes ? Là n’est pas la question. Ce projet se décline en objectifs qui doivent être accomplis et il s’agit non seulement d’entraîner les hommes et de faire de ce projet un succès mais aussi de manifester à quel point cette mission est passionnante pour chacun de ses membres. Les espaces : Espaces cafétéria, espace de décompression, espace réunion seront à chaque fois inventés par l’action. Rien de naturaliste. Pas de bureau, pas d’ordinateur, mais des objets hétéroclites, un décalage total par rapport à la réalité. C’est drôle ! c’est une farce ! c’est ludique ! c’est une guerre ! c’est absurde ! c’est grotesque ! c’est terrifiant ! Dans le texte de Nicole en exergue la phrase de P. Bourdieu : La loi non écrite de tout jeu est qu’il faut accepter de jouer le jeu, de se prêter au jeu, d’être pris au jeu. Lorsque j’ai interrogé des personnes à propos de leur travail, des personnes qui avaient des postes à responsabilité (cadres, cadres supérieurs) on m’a répondu : « il faut que je joue ». C’est un jeu. Sinon, je ne peux pas. Dans le langage guerrier utilisé (il faut le flinguer, on l’abat etc.) et la stratégie de guerre propre à ces entreprises, fiction et réalité s’entremêlent. Nous allons donc jouer à jouer, comme des enfants, car il s’agit d’y croire. Tout un bordel d’objets dérisoires vont servir à la transmission, la liaison, la création de réseaux, nous utiliserons « nos jouets » pour communiquer. Le public n’est pas ignoré, on s’adresse à lui. On lui fait LA VENTE , Puisqu’il faut vendre ! et vite, et « radieux » ! Le son : Bande son, bruitages directs vont de pair avec la dynamique du texte traité comme une partition L’image : Le texte sera présent, lisible, visible, dans ses titres, ses chapîtres, ses reportes. photos, diapositives… Et puis Chostakovitch : Musique symphonique qui a été le support de toutes nos improvisations. L’espace entre cette musique coupante, dramatique, extrême et l’engagement total des personnages pour des actions dérisoires, de pauvres objets manipulés, devient une vibration. Ce qui vibre c’est l’homme de bonne volonté. C’est cette vibration-là qui nous intéresse. C’est cet homme de bonne volonté là qui nous interroge. France Jolly. Propos de l’Auteur Nicole Caligaris I. Travailler sur le travail En souvenir des Grecs anciens qui réservaient le travail aux esclaves et aux bêtes de somme et compte tenu de la richesse collective de nos pays économiquement puissants, on peut s'interroger aujourd'hui sur notre rapport d'hommes libres au travail. Qu'est-ce qui peut pousser un homme libre à se soumettre volontairement à la contrainte, à déplorer de n'y être pas soumis ? Hommes libres, c'est-à-dire ayant une certaine marge de choix, souvent liée aux études supérieures, aux diplômes et exerçant du pouvoir, poliment nommé "responsabilités" : les "cadres" en somme. Si nombreux dans les entreprises françaises, si influents sur la vie quotidienne de milliers de gens, si rarement représentés à la scène comme à l'écran. Il ne s'agit pas de dénoncer les conditions de travail des cadres : stress, humiliations et souffrances liées aux jeux de pouvoir mais, à travers la question de la motivation, de donner l'écho, décalé, artistique, d'une mutation importante de notre organisation sociale jusqu'à présent centrée sur le travail. Pour les jeunes générations, non seulement le travail ne constitute plus l'élément exclusif de la reconnaissance sociale et par conséquent ne représente plus le but de l'existence ni le lieu prioritaire de l'engagement de soi mais le lien à l'entreprise se transforme et passe de l'allégeance (obéissance et attachement) à la revendication d'un accord négocié entre parties égales, dont chacun doit tirer bénéfice et qui sera reconduit ou rompu suivant les opportunités et les options personnelles. Cela ne va pas sans produire une crise profonde des formes de gouvernement d'entreprise (le management) comme des formes de gouvernement social. |