Erri De Luca Non ora, non qui / Pas maintenant, pas ici
mise en scène Eric Didry

Présentation :



Chacun de nous est une foule, même si, avec le temps, on préfère la simplifier jusqu’à la pauvreté d’une singularité. L’obligation d’être des individus, de répondre à un nom et à un seul, habitue la variété de personnes qui s’entassent en chacun de nous à rester silencieux. Ecrire aide à les retrouver.

Erri De Luca
propos recueillis par René de Ceccatty, le Monde 1996


Si on bouge sans cesse, on impose un sens, une direction au temps. Mais si on s’arrête, en se butant comme un âne au milieu du sentier, si on se laisse emporter par la rêverie, alors même le temps s’arrête et n’est plus ce fardeau qui pèse sur nos épaules. Si on ne le porte pas il verse, il se répand tout autour comme la tache d’encre que ma plume faisait toute seule, droite en équilibre sur le buvard, pour retomber ensuite, vide.

extrait de Non ora, non qui


On pourrait dire que Non ora, non qui est un livre de la mémoire où un homme évoque sa vie passée. On pourrait dire aussi que ce livre est une lettre à la mère, où cet homme s’adresse à sa mère comme il ne l’avait jamais fait. C’est bien du passé de Erri De Luca, de son enfance napolitaine, dont il s’agit. Mais l’auteur imagine un narrateur – un vieil homme. Il imagine que cet homme retrouve sa mère en entrant dans une vieille photographie, une mère deux fois plus jeune que lui. Il imagine encore que cet homme va mourir, à la fin du texte, comme un homme était mort, dans un récit que sa mère lui avait fait quand il était enfant.
Dans Non ora, non qui, l’imagination et les souvenirs se mêlent, la mémoire devient un destin.
Il faut, pour le théâtre, inventer un autre temps que celui du livre. Le spectacle suit la structure double de l’œuvre – qui va et vient entre les souvenirs et la rencontre avec la mère à l’intérieur de la photographie.
Nous avons créé deux espaces : un espace blanc – sol, murs, plafond – avec un table et différents objets (livres, carnets, photographies, nourriture). C’est là où se tient l’acteur au début du spectacle. Puis un espace brut avec une simple chaise, proche de nous. C’est l’espace de l’entrée dans la photographie, l’espace de la parole et de l’émotion.

Eric Didry


Une journée de travail sur le chantier : je fais précisément mes heures, déplaçant un grand nombre de dalles de marbre destinées à un carrelage. Je les décharge du camion, je les transporte à l'intérieur, elles me passent bien des fois entre les mains. La poussière blanche, la poudre du marbre se glisse dans tous les sillons, dans les pores, dans les éraflures de mes mains. Même en la grattant sous l'eau le soir, elle résiste comme un voile. Puis, chez moi, l'encre d'une seiche que je suis en train de préparer se met à suivre ce blanc, le recouvre, sur toute la surface de mes mains. Je les rince, mais pas à fond, je n'ai pas de baisemain à faire. Ma tête qui pétrit sans cesse des mots imagine que ce noir sur blanc de mes mains est une écriture : que les choses qui m'entourent écrivent sur moi et sur tous les autres, mais personne ne sait plus lire le courrier qui nous tombe dessus, les gouttes de pluie sur un carreau par exemple. Même les enfants ne savent pas le faire. Peut-être qu'Adam savait, quand il donnait des noms à toutes les créatures. Peut-être qu'il ne les inventait pas, mais qu'il les lisait écrits sur elles, dans les empreintes du sol, dans les vols du ciel. Et si je peux composer quelques pages d'écrivain, c'est parce que ce soir je suis moi-même écrit en noir de seiche et en poudre de marbre, sur le dos et dans la paume de mes mains. Sur un coin de table qui n'est pas débarrassée, avec une haleine qui sent l'oignon, j'écris sur la matière qui m'a écrit.

Erri De Luca, extrait du livre Alzaia


Je cherche le théâtre là où on ne l’attend pas. Ce pourrait être une manière de définir mon travail. Quand j’ai mis en scène Boltanski / Interview, je suis parti d’une interview radiophonique, le décryptage de la parole de Christian Boltanski est devenu le texte. Dans Récits / Reconstitutions, c’est la mémoire des acteurs qui a constitué le texte, à chaque représentation de nouveaux récits – que nous ne connaissions pas – s’écrivaient devant nous et devant le spectateur. Chaque texte appelle un espace, il faut vraiment créer un espace pour les mots et je m’appuie toujours sur les salles où l’on joue pour créer cet espace, pour l’inventer. De même, dans mon travail, l’acteur en tant que personne est au centre, son imaginaire, sa présence et je crois que le travail avec les acteurs est aussi documentaire. Comme metteur en scène, c’est vraiment le lien des acteurs et de l’espace que j’essaie de creuser et je cherche à créer la possibilité de la rencontre entre le texte, les acteurs et les spectateurs.

Eric Didry



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