Jean-Luc Lagarce Music-Hall
mise en scène de Gaël Lescot

Présentation :



une nécessité absolue.

Il y a dans ce texte l'essentiel du théâtre, de la difficulté de faire du théâtre, d'en faire sa vocation, malgré les contrariétés multiples qui, très vite, encombrent le chemin magique, de l'amour qu'il faut avoir, envers et contre tout, et de l'amour qu'il donne.
Et aussi, sans vouloir employer les grands mots, au travers de leur véritable aventure humaine, avec ses rires aux éclats ou forcés, les grimaces et les solitudes, les rêves, possibles ou improbables, la force de l'habitude, le désarroi face au recommencement, il y a
la terrible question de l'existence.
Une histoire simple pour trois personnages : une fille et deux boys racontent un numéro de music-hall, le leur. Ou plutôt, ils nous expliquent du fond de leurs mémoires usées par des années de tournée, en tous lieux possibles et imaginables, ce que ce fut que cette vie-là, leurs histoires d'acteurs dans cette vie de voyage. Comment rien ne leur fut jamais donné, qu'ils durent arracher à pleines dents la moindre de leurs exigences, aux gens des lieux où ils jouaient, les "goguenards", comme elle les surnomme, et comment ils s'accommodaient des refus si fréquents.
Comment leur numéro minable devint de plus en plus minable. Elle dit pourtant qu'il fut magnifique, au tout début, il y a si longtemps.
Mais ils tournent encore et toujours, toujours le même numéro, même si les deux boys ne sont plus les mêmes, qu'on ne sait d'ailleurs pas ce que sont devenus ceux d'avant, et ceux d'avant encore, etc.
Mais elle, est toujours là, de toute sa présence, elle sera toujours là, même quand le public ne sera plus assis en face, pas venu cette fois, pas un quidam dans la salle, elle sera là, à elle toute seule,
l'image du théâtre.
Derrière, ou plutôt ailleurs, on entendra les deux boys, xèmes boys, fredonner les paroles d'une chanson de Joséphine Baker :

" ne me dis pas que tu m'adores
mais pense à moi de temps en temps…"




L'écriture comme la chair(e) de l'acteur.

La première chose qui impressionne dans l'écriture de Jean-Luc Lagarce, c'est combien elle semble faite pour la bouche de l'acteur, la liberté qu'elle offre à son interprète, et sa générosité, qu'elle octroie avec un semblant de naturel déconcertant.
Avant tout, il s'agit de raconter, vite, avant l'abandon (car l'urgence est là) de chacun à soi-même. Comme s'il s'agissait d'une bousculade des mots, tout juste précipités du cerveau, mais dans une forme très stylisée.
Ne pas rester figé face à la beauté du texte,
Le prendre à son compte,
Incarner, dans le respect de l'écriture, au plus proche des mots,
Que les acteurs prennent en charge le texte de la manière la plus intime, et nous montrent, entre les lignes, le destin de l'histoire, "on ne saurait faire semblant, il y en a bien une, et quelle est-elle ?" et des personnages.
Aussi, cette chose que de continuellement tenter le mot exact, pour finalement échouer (la tâche est trop rude) et s'en sortir par une formule toute faite, "manière de dire", ou répétitive, ou encore par une interrogation vite balayée : "comme cela qu'on dit ?"
Reprendre le cours du récit.
Ne jamais oublier combien le texte est drôle, faire résonner cela, toujours, à toutes occasions possibles.




La fille

est supposée avoir un certain âge, puisqu'en tournée depuis plusieurs décennies. Nous prendrons là la liberté de ne pas suivre le texte à la lettre, et de choisir plutôt une actrice de trente ans. L'idée est de faire du personnage une figure emblématique de l'actrice (Plus jeune, nous risquerions de glisser vers une autre figure : la jeune première, hors de propos), vouée à son travail de Sisyphe.
Avant même le début du spectacle, elle est là, elle rôde, costume de velours noir, début du siècle, fantôme (fantasme ?) du lieu, une ombrelle la protégeant de la lumière du dehors. Là, depuis si longtemps…
Une fois le pied posé sur la scène, le rideau se ferme, elle remet son habit de jeu. Son costume devra éviter l'écueil du mauvais goût, forcé et trop facile, autant que le "cheap" ; il doit être la trace du rêve possible. Une robe rouge sans façon, avec bretelles de strass, tel un indice-cliché du music-hall, imparable.
A la première scène, tout se joue, elle entre du fond, à étourdir de sa maestria le public, "c'est elle toujours qui décida du début", mais déjà elle se rapproche d'eux, c'est d'une confession qu'il s'agit. Du numéro de music-hall, ils ne verront que le commencement, une pose, quelques pas, une chanson obsédante, un sourire, et c'est tout. Ce qu'elle va dire, et que les boys illustreront avec joie et obéissance convenue, c'est Elle, son essence même. Et quand l'épuisement arrivera, quand anecdotes et souvenirs n'y suffiront plus, que les boys auront abandonné la partie, elle se taira, présence muette et physique, son corps, plus que ça, dira encore, justification ultime, la raison de sa présence ici,

"l'œil fixé sur ce trou noir où je sais qu'il n'y a personne."


le premier boy

Celui qui croit à son rêve, à la possibilité du rêve les yeux grands ouverts.
Habillé sobrement d'un pantalon et d'un maillot sans manche noir, un chapeau melon sur la tête, tel un boy sorti d'une comédie musicale de Bob Fosse, illusion déjà d'un Broadway imaginaire. Il est celui qui porte la gaieté, digérant chaque péripétie malheureuse comme une blague insouciante, béat d'admiration devant la fille, prêt à tout, pour sûr, pour que continue l'aventure, le Théâtre. Il est dedans, sur les planches, il danse avec sérieux, décrit leur vie consciencieusement et semble s'émerveiller sans cesse. Tout est jeu, donc il s'amuse, et eux, la fille et l'autre qui bougonne, sans doute aussi. C'est ce qu'il croit. Des goguenards, il se réjouirait presque.
Pourtant, le deuxième boy le prend bientôt au dépourvu, comme une grimace qui resterait figée, il va trop loin dans son "Montargis, Loiret" gueulé à tue-tête.
Puis, c'est la fille qui s'arrête soudain (et la musique avec) et qui va pleurer derrière son rideau de perles.
Le théâtre ?
Il parle encore, mais c'est fini, le rêve se brise, à jamais, après une colère de désespoir, plus rien ne subsiste, il a vu l'envers du décor, il ne peut plus rester, il part, plus que le souvenir terrible et magnifique qu'ont ceux qui, un jour, ont cru que…


le deuxième boy

"toujours été là ", avec cette fille ou avec une autre, il fait, "comme cela qu'on dit", partie du tableau.
Vêtu à l'identique de son partenaire, une moustache d'hidalgo en sus, son regard sur les choses est radicalement opposé.
Tout est apparent prétexte à bouderie, amertume et chicanes. Sur lui, on peut compter, il exécutera la chanson quand les moyens techniques feront défaut (peut-être son seul refuge d'émotivité), il accompagnera le premier boy dans ses imitations de goguenards et autres gamineries, lui inventera des histoires de crime passionnel auquel il finira par croire, il sera l'amant consolateur de la fille, mais toujours en regard triste, à la recherche sans doute de sa propre vie, désabusé avant même que d'exister.
Bien que sachant la vérité qui les guette, la solitude, il fera semblant avec eux, osera une tentative de prise de pouvoir "égomaniaque", vite avortée, il n'est pas méchant, est surpris de la révolte impromptue du premier boy, ne sait pas consoler la fille, mime le mari, splendide chimère, s'efface et ferme les yeux.

"Vous partez et vous m'oubliez et lorsque je me réveille
-m' étais endormi et ne prenais pas garde- je ne sais plus où vous êtes et je reste là.
Je pleure une heure ou deux sur ma pauvre vie perdue, toute ma jeunesse.
Je suis tout seul.
Réponds-moi, cela te conviendra ?"

Un dernier espoir, peut-être : " Ah, les îles!…"

les goguenards

Ceux qu'ils affrontent régulièrement.
Annonciateurs de malheurs.
Pour dédramatiser les choses, et supporter le poids de leur calvaire face aux goguenards perpétuels, les boys, d'un couvre-chef ou autres accessoires de pacotille, au registre de l'enfance et du carnaval, les boys les incarneront sous forme de saynètes mimées et drolatiques.
Ils "confondent une chaise avec un tabouret".
"Confondent le confort avec l'art, bon !".
Proposent un trépied à vache.
Puis refusent son tabouret, jouent les pompiers vigilants, "pourrait prendre feu et propager les flammes et dévorer l'ensemble".
En oublient la robe, "jamais demandé".
Finissent leur bière et leur repas, "avec force déglutitions sonores".
Les goguenards de "Montargis, Loiret. Le trou du cul du cul de la fin du monde", passons…
Veulent connaître l'histoire, "de quoi se mêlent, crapules autochtones !".
Apparaît leur chef, "le goguenard-chef, le plus goguenard des goguenards". Qui assène les derniers coups : "pas espérer grand chose coté recette", "si nous, nous ne venons pas, et devaient être la grande part des effectifs, si nous ne venons pas, il faut le savoir, qui viendra ? Hein ? Hein ?".
Alors, devant ceux qui restent, elle accepte "quolibets", "obscénités et rien d'autre", "fourchettes et cuillères et bouteilles de bière", "et chaussures aussi, on l'a vu"…

La réponse à leur présence ?

" Triche jusqu'aux limites de tricheries…"












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