| Jean-Luc
Lagarce Music-Hall mise en scène de Gaël Lescot Extrait :
(...) Le Premier Boy danse à peine, tout seul. On entend toujours la même chanson : " Ne me dis pas que tu m'adores, Embrasse-moi de temps en temps Un mot d'amour, c'est incolore, Mais un baiser, c'est éloquent... " C'est Joséphine Baker qui chante mais le Deuxième Boy chantonne aussi, comme on suit les paroles, maladroitement, d'une chanson entendue à la radio ou sur un disque et le Premier Boy danse tout seul, à peine, sur cette musique-là. La Fille, elle, elle les regarde, je crois. (...) Le Deuxième Boy. - Moi, donc, je suis de l'autre côté, La Fille est au centre et moi, lorsqu'elle entre, la porte du fond, ou lorsque dans les pires des cas mais les plus fréquents, lorsqu'elle est assise sur son tabouret incendiaire... Il rit. Pardon. Moi, je prends la place qui reste, l'autre, là, de l'autre côté, qu'est-ce que cela fait ? Ai toujours été là et ce n'est pas essentiel, cela m'est bien égal, non pas que je m'en fiche, et royalement, non, mais ce n'est pas essentiel, à sa droite ou à sa gauche, on me dit où je me mets et je m'y mets et je n'en bouge plus, manière de dire, ne suis pas garçon propre à problèmes et autres balivernes et difficultés anecdotiques, non. Lorsque je suis arrivé, elle était avec un autre type, parti depuis, - l'a quitté - ou mort et de belle mort et d'épuisement, logique, ou séduit par un autre métier plus lucratif ou moins désespérant. Assez de la marche à pied, parce que tout de même, dire la vérité de temps à autre, plus souvent à pied que dans les bateaux transatlantiques et somptueux et plus souvent sur les routes vicinales et chemins de terre pour gagner des endroits comme celui-ci que avions de luxe et aéroports internationaux. Enfui donc, l'autre, là, que tu remplaces tant bien que mal - je ne suis pas méchant mais il faut admettre que... Je ne suis pas méchant mais la lucidité, et je n'en suis pas peu fier, la lucidité est, probable, la seule chose qui me reste de mon enfance - enfui donc depuis, mais régnait alors à la droite de la Fille et me laissa la place qui est la mienne désormais, et moi, cela m'était égal. Remplaçais un autre fugitif et nous étions déjà à la fin de l'après-midi, et le soir venait, et je n'allais pas faire d'histoire, ai pris ce qui restait, m'y suis habitué... La Fille. - Quatorzième côté gauche et quinzième, logique cela, et symétrique, quinzième côté droit. On ne saurait les garder et se les attacher, assez de la marche à pied et des endroits comme celui-ci, trop triste et sans avenir, " Nous voulons vous quitter, Madame. " me disent toujours un jour ou l'autre et partent, et c'est la fin de l'après-midi, on prend le premier venu. Toujours un type là, la bouche ouverte, qui croit que, à me regarder comme un rêve, et croit à nos histoires, et se laisse aller à nous suivre, et nous suit et enfile le costume de l'autre - trois retouches sur le côté et dans le dos, on ne voit jamais leur dos, et le costume leur ira aussi bien qu'au précédent - oh là là, au point où nous en sommes ! Toujours ce que je dis et accepte de comprendre, et prend la place du manquant, le fugitif traître et voyou qui nous abandonna là, et fait comme l'autre, celui qui reste, et croit son jour de gloire arrivé, sourire imbécile, et se dit danseur et me suit à cinq pas, fait ce qu'on lui dit, " lent et désinvolte ", jusqu'au jour où voudra partir à son tour, ou partira sans crier gare, sans mot de rien, sans laisser d'adieu, toujours une fin d'après-midi, découragé à l'idée, une fois encore, nous quittant comme on nous fuit, partant à l'aventure, manière de dire, emportant son savoir, Ils rient tous les trois. emportant son savoir et se livrant à quelque numéro solo minable et sans rythme mais plus lucratif, sans partage par tiers de la recette... (...)
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