Max Aub Manuscrit Corbeau
mise en scène Nicolas Bigards

Présentation :



Max Aub

La ville de Valencia en Espagne a fait de l’année 2000, celle de la reconnaissance d’un des plus grands écrivains de langue espagnole : Max Aub. Et pourtant, il faut bien avouer que cette commémoration risque de passer inaperçue en France. Les rapports qu’il a entretenus avec la France ont toujours été douloureux : né à Paris, l’exil de sa famille en 1914, puis surveillé et pourchassé par la police à son retour à Paris pour propagande à partir de 1939, internements, de nouveau l’exil au Mexique, et enfin d’innombrables tracasseries administratives compromettant son retour en France après guerre. Pourtant son œuvre a tout pour en faire un personnage incontournable de la littérature européenne. Il côtoiera les plus brillants esprits de l’époque : Rafael Alberti, Luis Buñuel, Pablo Casals, Joan Miró, Pablo Picasso… Il sera lui-même rapidement reconnu pour ses écrits, notamment ses pièces de théâtre. Il rencontre aussi André Malraux qu’il aidera par la suite en traduisant le script de Sierra de Teruel tiré du roman L’espoir, et collaborera finalement au tournage du film qui deviendra un mythe pour l’histoire du cinéma de la guerre civile espagnole. Il s’occupera également en tant qu’attaché culturel à Paris du Pavillon espagnol à l’Exposition Universelle, il commandera à cette occasion une toile à Picasso : Guernica. Puis, en exil au Mexique, il collaborera avec Buñuel sur ses films. De son exil définitif au Mexique, son influence n’aura de cesse de grandir ensuite.


Manuscrit Corbeau

À un moment où les nationalismes reprennent du poil de la bête un peu partout en Europe, il me semble que la lecture de l’œuvre de Max Aub devient urgente. En effet, il incarne l’homme européen: un homme à l’esprit éclairé, universaliste et engagé. Son engagement est exemplaire car celui-ci fut avant tout plus destiné à défendre une certaine idée de la dignité humaine qu’un modèle politique (il fut toujours très critique envers le communisme alors que ses amis y étaient fortement impliqués). Les textes de Max Aub marquent un souci constant contre l’arbitraire de l’Etat, contre la marginalisation de celui qui est différent. Je me propose de monter le texte Manuscrit corbeau qui est un recueil qui rassemble les notes que Max Aub a prises durant sa détention au camp du Vernet, le narrateur étant un corbeau.


Le projet

« Lorsque je sortis, pour la première fois, du camp de concentration du Vernet et que j’arrivai à Toulouse, au cours des derniers mois de 1940, je trouvai dans ma valise un cahier que je n’y avais pas mis. (…) Ces pages ont beaucoup voyagé dans le monde dans mes dits bagages, au hasard de mes hasards, et si je les livre aujourd’hui à l’impression, c’est uniquement à titre de curiosité bibliographique et de souvenir d’une époque révolue qui, à ce que l’on dit, ne reviendra pas, car il est bien connu de tous que c’en est fini des guerres et des camps de concentration. » Ces cahiers, ces notes, ainsi que quelques autres textes de Max Aub, vont constituer la matière de ce spectacle. Il ne s’agit pas ici de faire un spectacle sur les camps de concentration, entreprise impossible (« des vers inimaginés ou inimaginables ») et Max Aub l’a bien compris puisqu’il s’emploie ici, par le truchement d’un tier, d’un anonyme, le corbeau, à nous montrer l’absurdité de la condition humaine. Mon projet n’est pas de faire une adaptation théâtrale (pas de mise en dialogue) mais se veut plutôt une exploration au moyen du théâtre de ce matériau à la fois non dramatique et non fictionnel.

Je serai accompagné pour ce projet d’une équipe artistique qui soutient le projet. Elle est composée d’une scénographe, Chantal de La Coste-Messelière, de quatre comédiennes, Céline Carrère, Yaël Elhadad, Judith Henry et Olivia Louvel, d’un comédien, Charlie Nelson, et d’une chorégraphe, Roser Montllo. Ce travail pourrait être le commencement d’un travail plus long sur Max Aub, et notamment ses pièces de théâtre encore inconnues en France. Notre ambition est de pouvoir, modestement, redonner la parole à Max Aub, dans son pays natal qui, malheureusement, par son manque de reconnaissance, ne répare toujours pas la trahison dont il fut victime.





Max Aub (1903-1972) est un fils de son temps. Il n’a pas de pays natal ni de racines. Il est un apatride c’est-à-dire qu’il sera tour à tour et dans le désordre propre à l’histoire tourmentée de son époque, le « juif », le « boche », le « républicain espagnol », l’ « athée », le « communiste notoire », l’ « anticommuniste primaire» , bref, le bouc émissaire de tous les phantasmes nationalistes : « Dans ces heures de nationalisme fermé, être né à Paris et être Espagnol, avoir un père espagnol né en Allemagne, mère parisienne, d’origine également allemande mais de nom slave (Morhenwitz), et parler avec un accent français qui déchire mon espagnol, qu’est-ce que ça a pu me faire mal ! L’agnosticisme de mes parents – des libres-penseurs – dans un pays catholique comme l’Espagne, ou leur lignage juif, dans un pays antisémite comme la France, que de contrariétés et d’humiliations n’ai-je éprouvées ! »
Max Aub doit composer avec cette identité polymorphe que les humeurs de l’histoire se chargeront de façonner selon l’endroit mais malheureusement jamais au bon moment. Il n’est jamais celui qu’il faut être. D’où son humiliation (car il est difficile de n’être pas soi-même). Une grande partie de l’œuvre de Max Aub est travaillée par cette humiliation dont il se jouera avec humour, évitant peut-être ainsi de se perdre tout à fait. Inutile de chercher l’auteur dans ses personnages, il a fini par se diluer dans ceux-ci, aspiré par le vide sur lequel débouche leur action. Ils ne sont plus qu’un cortège funèbre de marionnettes témoignant dans leurs périples d’un destin capricieux.
Je retiendrai de ce triste défilé deux figures significatives de Max Aub et de son œuvre : les criminels de Crimes exemplaires et le narrateur corvin de Manuscrit corbeau. Nous avons affaire d’un côté à des hommes, auteurs de « crimes exemplaires », qui ne sont plus vraiment comptables de leurs actes (plus vraiment acteurs ?), et coupables de n’avoir plus été eux-mêmes pendant l’espace d’un instant, instant qui sera fatal à la fois à la victime et au bourreau, les uns ayant perdu la vie, les autres s’étant perdu eux-mêmes.
Et puis, il y a l’Autre, avec un grand A, celui qu’on ne reconnaîtra jamais comme son prochain, celui que Max Aub figure par un corbeau, figure d’autant plus intéressante qu’il stigmatise sur elle beaucoup de peurs ancestrales. Le corbeau est celui qui reste là où plus personne ne va plus, c’est l’oiseau de malheur. C’est aussi celui qui témoigne anonymement de ce malheur, et l’anonymat n’est pas ici une volonté de se cacher. Il est le caractère de ce qui est sans nom, et notre narrateur n’a point besoin de savoir comment il s’appelle pour savoir qu’il est bien lui et non un autre. :"Les hommes, pour se déplacer dans le monde, ont besoin d’avoir des papiers. Ils ne peuvent naître sans eux. (…) Mystère incompréhensible, car si chaque personne porte sur elle sa photographie, quelle peut bien être l’utilité de celle-ci ? (…)Les hommes attachent la plus haute importance à la possession du plus grand nombre de papiers sur lesquels il est assuré qu’ils sont bien eux et non leur voisin. Ils ont l’habitude de prononcer des phrases sacramentelles, que l’on entend à tout moment :
- Moi, j’ai tous mes papiers ! »

Quand les papiers d’identité ne suffisent plus à prouver l’être, ce sont des êtres de papier qui prennent le relais. Et c’est d’un anonyme dont Max Aub va faire l’observateur consciencieux de l’espèce humaine. Pour la première fois, l’homme n’est plus à la fois le sujet et l’objet de l’étude, double statut qui jetait une ombre sur les sciences humaines quant à l’impartialité des observateurs. L’environnement choisit pour l’observation même empêche de toute façon ce double statut. En effet, les camps furent, puisque c’est le lieu choisi, l’endroit où l’homme fit l’expérience de sa propre déchéance. La qualité de l’observateur nous empêchera de déduire hâtivement que l’homme est devenu du fait de sa déchéance un animal. Les « sujets » de l’étude vont faire l’expérience des limites de l’humain et de l’inhumain. On assiste au processus de déshumanisation où l’identité se perd. Car c’est par cette identité même que l’on demande de justifier que l’on va enlever une part d’humanité, en passant d’un « que suis-je » (un homme) à « qui suis-je » (français, juif…). Ainsi l’identité n’appartient plus totalement à celui qui est identifié. Je délègue au jugement d’un autre ce que je suis. Ensuite, une fois dans le camp, le « qui suis-je » tend à disparaître aussi. Il ne sert plus à rien de se nommer ni de dire « je suis français », « je suis allemand », « je suis juif », il est tout juste possible de dire à nouveau « je suis un homme ». Si c’est encore un homme !
Et l’on rejoint ici nos « criminels exemplaires ». Car dans un cas comme dans l’autre le crime est exemplaire, c’est-à-dire qu’il est sans commune mesure : avant de disparaître physiquement, les criminels s’emploient à la disparition de l’individu, du sujet, du « moi », de votre pensée, de votre visage. De l’identité à l’inhumanité. L’exemplarité du crime, c’est-à-dire le crime contre l’humanité, tient dans le fait que, en enlevant à l’autre ce qui constitue son humanité, son destin, son histoire, le criminel met fin au tragique. Il n’y a plus d’hubris possible, car il n’y a plus d’humanité à dépasser.




En tant qu’écrivain je devrais le comprendre comme personne : ce qui vit vraiment ce ne sont pas les gens mais les personnages. Moi, Max Aub, je n’existe pas ; celui qui respire est ce dangereux communiste qu’un mouchard a dénoncé un beau jour, pour justifier une solde. Et celui-là, c’est moi – et ce n’est pas moi, Max Aub, avec lequel je suis en train de parler et qui, très respectueusement, vous écrit. Et qui le fait, d’ailleurs, avec l’espoir que ce Max Aub de papier puisse vaincre cet autre Max Aub de carton, celui de mon dossier.

Lettre à Vincent Auriol , 1951.
Max Aub.


L ’acteur a l’avantage sur Max Aub de pouvoir dire « je » et d’être pourtant un autre. Il n’en souffre nullement, au contraire il jouit de ce privilège. On ne lui en tiendra pas rigueur. Max Aub voudrait dire « je » mais subit des identités qu’il n’avait pas choisies. Juif par le nom, communiste par accident, Allemand par son père, parisien de naissance, Espagnol par adoption... Il est possiblement tout ceux-là, et en même temps aucun de ceux-là. Qui mieux que l’acteur peut s’approprier cette vie, « ces » vie(s)? C’est la rencontre de celui qui porte le masque et en jouit, et de celui qui aimerait se débarrasser de celui-ci. Comment traiter Max Aub au théâtre, sur ce lieu où son « je » va encore se révéler impossible à dire. Car même si l’acteur décline son identité, il y aura encore un doute, nous saurons bien que ce n’est pas tout à fait lui, le spectateur français gardant peut-être de vieux réflexes (la carte d’identité est une invention de Vichy), celui de la suspicion. Alors, peut-être faudra-t-il refaire le geste de Max Aub, qui au lieu d’écrire son autobiographie, entreprise devenue impossible et vaine, écrit des biographies imaginaires, il (s’) invente des vies, des vraies-fausses vies, comme il y a de vrais-faux papiers. Peut-être devra-t-il y avoir plusieurs acteurs pour un même « je » pour mieux le cerner, un « je » qui devra pourtant supporter plusieurs moi, ou plusieurs identités. Le « juif » ? Ce n’est pas moi, c’est l’autre ! « Je » ? c’est moi ! Est-ce que l’acteur devra aller jusqu’à présenter ses papiers pour le prouver ? C’est donc des fragments de vies auxquels on aura affaire, entre vies souhaitées et vraies-fausses histoires, entre identités déclinées et humanité déniée.