Max Aub Manuscrit Corbeau
mise en scène Nicolas Bigards

Extraits :



INDEX

Zéro. - De moi-même et de mon propos.
Un. - De l'étrange manière de vivre des hommes. Des camps : l'appel, la cuisine, le bloc B et le bloc C.
Deux. - Du langage des hommes. Des divers parlers et de leurs différences.
Trois. -De leurs particularités physiques. Des hommes et des gardiens. Que les hommes n'ont pas de femelles. De leurs muscles et à quoi ils servent. De ce qu'est lire et écrire. De l'absurde façon de manger.
Quatre. - Des demi-dieux. Des papiers. De la police et de la grande invention de la censure. Comment on commande aux hommes contre leur volonté. Des agents.
Cinq. - Du travail, des tranchées vides. Des routes et de la difficulté de les expliquer.
Six. - De quoi ils parlent, de leurs mythes, des fascistes et des antifascistes. De la guerre. De la liberté. Des Juifs.
Sept. - Du langage, comment le parlent non seulement les hommes mais les choses. Des haut-parleurs, du téléphone. De l'importance de la cuisine. Des externes.
Huit. - Des soldats des Brigades internationales. Comment, quoique parlant des langues différentes, tous chantent en espagnol.
Neuf. - Comment, lorsque les hommes acquièrent l'usage de la raison, on les enferme.
Dix. - Des différentes manières de perdre les guerres.
Onze. - De la supériorité des corbeaux. De l'amour humain : de la masturbation et de la pédérastie.
Douze. - Comment ils ont dû inventer des machines à ailes rigides, qui ne volent qu'à force de bruit. D'autres moyens de transport imités des lombrics. Comment l'effort les oblige à faire de la fumée. (Du fumeur et des locomotives.)
Treize. - Qu'un bon épouilleur vaut son pesant d'or.
Quatorze. - Comment pour être vraiment homme il faut être à la hauteur des circonstances, et de la difficulté d'y être sans ailes.





Du point de vue humain, une personne qui ignore le lieu de sa naissance ou l'identité de ses parents est un être dangereux. Heureusement que je suis un corbeau, sans quoi j'aurais ma fiche : si un homme est Anglais, ses parents ne peuvent avoir été que des personnes honorables, et on le traite avec respect; tous les Espagnols sont fils de toreros ; les Italiens, fils de chanteurs ; les Allemands, fils de professeurs ; les Corses, fils de gardes mobiles ; les Chinois, fils du riz (les seuls à naître par génération spontanée). Ce qui revient à dire qu'ils associent la paternité au sol ; c'est probablement là la survivance de rites très anciens. Ils symbolisent les pays au moyen de drapeaux aux couleurs voyantes. Ceux-ci changent avec le temps et les factions.





CLASSIFICATIONS

Il y a trois catégories d'hommes :
A)Ceux qui racontent leur histoire.
B)Ceux qui ne la racontent pas.
C)Ceux qui n'en ont pas.

Autre classification, selon la langue
A)Ceux qui n'ont pas de langue.
B)Ceux qui l'ont mauvaise (c'est-à-dire tous ceux qui voudraient l'avoir bonne, et se vengent d'eux-mêmes en disant du mal des autres).
C)Ceux qui, en ayant une, n'en font pas usage, et se taisent pour ne pas parler, parce que cela ne les intéresse pas.
D)Les discrets (catégorie en voie d'extinction irrémédiable).

 




DE LA MUE ET DES FRONTIÈRES

À vingt ans, les hommes changent habituellement de peau. Ils appellent ce plumage : uniforme ; ils le portent un an ou deux selon les pays, c'est-à-dire selon les frontières. Qu'on le sache bien, la frontière est une chose très importante, qui n'existe pas et que pourtant les hommes défendent du bec et de l'ongle comme si elle avait une réalité. Ces êtres passent leur vie à s'entretuer ou à se réunir autour d'une table, sans naturellement parvenir à se mettre d'accord, pour rectifier ces lignes inexistantes.
J'ai été témoin du fait suivant, que je rapporte ici, à titre d'exemple de leur incommensurable imbécillité .
Deux Italiens enrôlés dans l'armée de leur pays décidèrent qu'ils n'étaient pas d'accord avec la manière italienne de gouverner le monde. Le chef suprême de leur bande, qui avait un peu l'air d'un bouledogue, et qui se nommait Duce, était d'accord avec le chef d'une autre bande, nommé Führer, lequel était en guerre avec le monde des coqs. (Le sentiment d'infériorité des hommes se trouve démontré par leur choix, comme emblème de leurs tribus, d'un animal supérieur. Pour les Italiens, un loup ; pour les Allemands, un aigle ; pour les Français, un coq ; pour les Russes, un ours pour les Espagnols, un lion, etc.)
Nos deux hommes, se trouvant en opposition avec la manière de concevoir le monde selon les loups, décidèrent de changer de plumage et de passer du côté des coqs. (Il me paraît malaisé de faire comprendre à mes collègues de l’Académie Corbeau que les hommes, lorsque vient pour eux l'époque de la mue, apparaissent vêtus les uns d'une couleur, les autres d'une autre, par le seul fait d'être nés à deux kilomètres de distance. Mais cela nous entraînerait à nouveau vers le mythe des frontières. En outre, les hommes parlent différemment selon leur lieu de naissance, et la langue humaine n'est pas universelle comme le croassement corvin. D'où s'ensuivent bien des maux. Imaginez une douzaine de corbeaux décidant de rester sur les branches et chargeant les autres de leur apporter leur nourriture, imaginez qu'ils les envoient chercher des lombrics et que ceux qui en ont cherché et trouvé s'en voient privés par le seul fait qu'on leur a commandé de le faire. À ce point-là, il vous est possible de commencer à comprendre l’organisation des hommes et leur étrange façon de raisonner. Je ne vous demande pas de me croire. Je souhaite seulement que ces pages servent à hâter la création d'un Institut pour l’étude et l'exploitation des hommes. Je crois que nous pourrions, à peu de frais, les utiliser pour nous reposer et nous consacrer totalement aux beaux-arts)
Mais revenons à l'histoire de nos deux Italiens. Ils traversent la frontière (c'est-à-dire : ils passent d'un lieu dans un autre) et se présentent aux autorités gallines (ou galliques, comme ils disent), non sans avoir perdu en route trois de leurs compagnons qui s'étaient joints à eux au dernier moment et qui périrent sous les coups de feu d'un détachement de chasseurs italiens qui gardaient la frontière. Nos hommes se présentent à un Français en uniforme ; celui-ci les félicite de leur courage, et les emmène à son poulailler ; on débouche des bouteilles, on téléphone à un galonné. Lequel ne sut que faire, téléphona à un autre, et celui-ci à un autre encore. Ils décident que tout cela était bien et félicitent à nouveau les Italiens. Mais comme il n'y avait pas encore la guerre entre coqs et loups, on décide en outre que nos hommes peuvent être dangereux qu'il convient de les envoyer à de plus galonnés, dans la capitale du pays, pour qu'on statue sur leur sort. Les deux loups s'y rendent, accompagnés d'un coq gardien pour qu'ils ne s'échappent pas. À Paris, les Italiens sont soumis à un interrogatoire minutieux : où étaient-ils, qu'avaient-ils vu, qu'imaginaient-ils. Mes loups, dans le but de servir la démocratie, disent tout ce qu'ils savent. Il s'ensuit un conciliabule entre les galonnés galliques et d'autres galonnés autant que les plus galonnés, mais qui portent leurs galons intérieurement, et appelés policiers de la secrète.
- Vous êtes libres.
- Mais nous voulons servir la démocratie.
- Cela, ce n’est plus notre affaire; adressez-vous au centre de recrutement. À la porte même de l’édifice, deux coqs, de ceux qui portent leurs galons intérieurement, demandent leurs papiers à nos Italiens : - Nous sommes deux loups, etc. Et ils racontent leur histoire.
On les a arrêtés parce qu'ils n'avaient pas de papiers. Ils n'avaient ni ceux à photographie ni ceux dits billets de banque. Lorsqu'on les jugea, le défenseur d'office assura qu'ils étaient des amis des galliques, des gallinacés d'honneur ; mais le procureur lui répondit d'un air avantageux que les coqs avaient ce qu'il fallait pour se défendre, qu'ils n'avaient nul besoin des loups. Au nom de la Marne - un tabou - on les condamna à un mois de prison et cent francs d'amende.
À leur sortie de prison, on les envoya au camp de concentration. La guerre éclata entre loups et coqs, ces derniers se rendirent et remirent les deux internés aux loups.
Mes Italiens étaient furieux; cela leur passa on les fusilla dès qu'ils eurent passé la frontière.