Paul
Emond Malaga
mise en scène Didier Kerckaert
Présentation :
En attendant le train de 6h12...
Flambard, représentant de commerce tombe en panne de voiture un
soir quelque part dans la Wallonie profonde. Il se précipite à
la gare pour attraper le dernier train. Peine perdue, il n'y a pas de
dernier train, les syndicats de cheminots se sont mis en grève.
Peut-être, cependant, le premier train du matin roulera-t-il. C'est
ce que veut croire, envers et contre tout, un autre passager également
bloqué dans la gare, Lucien Barat. Celui-là et Astrid, sa
femme, espèrent pouvoir prendre à Zaventem le lendemain
matin l'avion qui doit les emmener à Malaga, où ils ont
loué un petit bungalow pour leurs vacances. Un peu plus tard, une
quatrième protagoniste, solitaire en quête de compagnie,
répondant au joli nom de Magali, viendra se joindre à ce
trio...
Une fois lâchés dans l'arène nocturne de cette petite
gare, les personnages de Paul Emond, vont commencer à déballer
leurs problèmes, leurs malheurs, leurs rancoeurs, leurs rêves...
L'essentiel de l'action, dans Malaga, se ramène à une joute
permanente de langage où les coups les plus forts ne sont sans
doute pas les plus apparents.
Le jeu de l'aveu et de l'invention
Si je devais donner un sous-titre à mes
pièces ou les catégoriser d'un genre, j'emprunterais volontiers
à l'écrivain suisse Robert Walser, avec une pointe d'ironie,
son joli mot de "dramolettes". Mais, pour être plus sérieux,
s'il me fallait caractériser mon style, j'évoquerais plutôt
une certaine forme de grotesque, pas un grotesque exacerbé comme
on peut le trouver dans les littératures slave ou germanique, mais
un grotesque du quotidien, associé à une forme d'humour comme
on le trouve chez Kafka : un mélange grinçant de drôlerie
et de tristesse, drôle pour ceux qui regardent, mais épouvantable
pour ceux qui le vivent.
Si le couple m'obsède à ce point, c'est que, plus encore que
la famille, c'est le microcosme social par excellence, l'unité minimale
du rapport social, la cellule qui contient en miniature toutes les variations
et les métaphores de la relation humaine. Le couple est peut-être
l'un des meilleurs exemples de cette frontière des domaines public
et privé qui me passionne tant. C'est aussi, à mon sens, une
magnifique métaphore du théâtre : les couples qui m'intéressent
sont ceux qui, d'une façon ou d'une autre, s'exhibent, se donnent
en spectacle
J'accorde une grande importance à la narration. Je me considère
comme un auteur qui raconte des histoires à une époque où
cette notion d'histoire ou de récit est, me semble-t-il, frappée
de suspicion, et où la parole, le dialogue, la "conversation",
semblent parfois suffire à définir l'écriture dramatique.
Et dans ce contexte où l'on se méfie beaucoup de la notion
de "pièce bien faite", j'avoue sans honte et sans complexe
mon souci assumé de "bien construire" mes pièces.
J'assume aussi la notion d'attente, pas tant pour me rattacher à
une quelconque filiation beckettienne à laquelle, je crois, je n'appartiens
pas, mais parce qu'on trouve dans les contraintes du huis clos et du sur
place une source de tension et d'énergie favorable au développement
de la parole dramatique. Il existe toutefois une troisième catégorie,
un troisième ressort qui, à mon sens, pourrait compléter
une esquisse de définition de mon écriture et de mes personnages
: c'est ce que j'appellerais, faute de mieux, la dialectique de l'aveu et
de l'invention. Puisque tout est possible et que personne ne sait comment
les choses vont évoluer, les personnages tombent sous le coup d'une
pression interne qui les pousse à se dévider, ou littéralement
: à vider leur sac.
Paul Emond extrait d'un entretien avec Yannic Mancel
Le théâtre des gens ordinaires
Pour moi, le théâtre n'a d'intérêt
que s'il est le miroir de notre monde, et l'écriture contemporaine
me semble plus apte à en refléter les différents éclats.
Je n'ai jamais compris pourquoi il pesait sur les écritures contemporaines
un tel soupçon d'intellectualité et d'ennui. Je suis personnellement
convaincu du contraire. Ce qui m'intéresse dans le théâtre
contemporain, (et ce qui intéresse aussi le public du théâtre
Les Tisserands) c'est quand il se met à parler avec simplicité
de nos origines et de notre mémoire ouvrières, quand il fait
parler avec art et poésie des gens ordinaires.
Ce que précisément j'aime chez Paul Emond, c'est la peinture
de gens ordinaires, complètement dépassés par la complexité
du monde, qui en souffrent et qui ne savent plus comment se comporter, comment
exister, comment aimer, comment survivre. Et ce qui est touchant, mais aussi
comique, c'est que ces gens n'ont en apparence aucun problème.
J'aime aussi leur propension exceptionnelle à raconter des histoires.
La réalité semble pour eux tellement difficile à supporter
qu'il leur faut s'inventer une réalité parallèle, une
réalité qu'ils parviennent à faire croire aux autres
et à laquelle ils finissent par croire eux-mêmes. Paul Emond
travaille presque toujours sur la frontière entre le rêve et
la réalité. Le rêve est toujours pour lui expérience
de la liberté, même s'il s'agit d'un rêve de pacotille
: safari, charter, club de vacances
Le rêve commence aussi parfois
au bout du comptoir : la parole libérée par la bière
et l'écoute des autres peut alors rêver de transformer le monde.
Troisième caractéristique : le théâtre de Paul
Emond n'est jamais triste. " Amusons-nous follement ", dit Barat
dans Malaga. Le rêve et la libre parole chez Paul Emond sont gais.
Loin de toute affliction une tentation parfois un peu complaisante du théâtre
contemporain , il y a dans ses personnages une énergie vitale jubilatoire.
C'est un théâtre qui ne dénonce rien, mais qui arrache
les masques et fouille jusqu'au plus profond de nous-mêmes et de nos
comportements. Paul Emond accède ainsi par l'humour et le drôlerie
à un état de lucidité critique qui, sans cynisme ni
mépris, se moque tout à la fois de lui-même et de nous.
Didier Kerckaert extrait d'un entretien avec Yannic
Mancel
Le droit fondamental au rêve,
pour tous
L'écriture de Paul Emond dérange et déstabilise notre
confort de lecture quant à la représentation des petites
gens sur un plateau de théâtre, dans le cadre d'une fiction
qui revendique tout à la fois son enracinement dans le quotidien
et le droit à sublimer cette trivialité quotidienne dans
le rêve et la poésie.
Comme ses grands prédécesseurs Adamov, Ionesco, Beckett,
Pinget,
Sarraute... , Paul Emond place au coeur de ses farces philosophiques belges
les thèmes de la (l'in-) communication, du malentendu, de l'absurde
étymologiquement : ce à quoi on reste sourd - Il y ajoute
aussi, entre baroque et surréalisme, la mise en crise de l'image,
en tant que reflet ou miroir identitaire.
Mais un thème surtout permet aux petits-bourgeois ordinaires de
Paul Emond d'accéder à la dignité, je veux parler
de leur aspiration au rêve qui tous les élève et nivelle
ainsi par le haut c'est si rare ! leur appartenance à la communauté
des humains.
Aussi, en cette fin de siècle où certains droits fondamentaux
sont remis en question et exigent de nos consciences une vigilance accrue,
un poète dramatique nous rappelle en toute simplicité et
avec humour à la légitimité de ce droit fondamental
au rêve, à l'imaginaire, à la représentation.
De ce droit fondamental, il fait son art poétique - comme en son
temps Prévert, avec ce "réalisme poétique"
dont Paul Emond pourrait aussi se réclamer et contribue, à
sa façon très particulière, à rendre un théâtre
d'art et de poésie accessible à tous, un théâtre
où la représentation des petites gens s'adresse aussi aux
petites gens, et à leur imaginaire.
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