Jean-Luc
Lagarce Juste la fin du monde
mise en scène de Philippe Delaigue
Présentation :
Raconter le Monde, ma part misérable et infinie
du Monde, la part qui me revient, l'écrire et la mettre en scène,
en construire à peine, une fois encore, l'éclair, la dureté,
en dire avec lucidité l'évidence. Montrer sur le théâtre
la force exacte qui nous saisit parfois, cela, exactement cela les hommes
et les femmes tels qu'ils sont, la beauté et l'horreur de leurs
échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque
cette beauté et cette horreur se perdent, s'enfuient et cherchent
à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs
propres démons.
Dire aux autres, s'avancer dans la lumière et redire aux autres,
une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l'arrêt
entre deux êtres, l'instant exact de l'amour, la douceur infinie
de l'apaisement, tenter de dire à voix basse la pureté parfaite
de la Mort à l'uvre, le refus de la peur, et le hurlement
pourtant, soudain, de la haine, le cri, notre panique et notre détresse
d'enfant, et se cacher la tête entre les mains, et la lassitude
des corps après le désir, la fatigue après la souffrance
et l'épuisement après la terreur.
Un homme, un fils, retourne dans sa famille pour
annoncer qu'il va mourir. Il y retrouve sa mère, sa sur, son
frère et sa belle-sur pour une journée. Un dimanche
sûrement. Et la vie, la vie si drôle et si terrible empêchera
la mort de dire son nom.
Les belles illusions de l'échange (extrait)
à propos de Juste la fin du monde
PHILIPPE DELAIGUE : " En prenant connaissance
de cette pièce, Juste la fin du monde
-et ça ne me paraît pas signifier autre chose que ce que
je vais dire- je suis littéralement saisi par les larmes ; c'est
assez étonnant mais je suis saisi par le bouleversement. Si je
dis que c'est étrange, c'est parce que c'est quelque chose qui
ne m'est jamais arrivé. Ça m'est arrivé bien sûr
avec la musique, avec certains moments de certaines pièces, mais
celle-là, je ne peux par exemple pas la lire à haute voix
sans trembler, sans pleurer. Et, de la même manière, lorsque
j'entendais les élèves de l'E.N.S.A.T.T. la lire, j'étais
saisi de la même façon (1). Il y a donc des choses dans ce
texte qui me touchent profondément. Evidemment, je le mets parfois
à distance et c'est ce qui fait que c'est parfois compliqué
pour moi d'en parler, parce qu'en étant à ce point saisi,
je me retrouve à ne pouvoir parler que de la " forme "
de cette pièce qui me touche, de la manière dont la parole
travaille ; c'est de cela dont je peux parler. En fait, ce qui m'émeut,
ce qui m'a touché, c'est que, tout simplement, ces êtres-là
puissent parler de tout cela. Que l'on puisse en parler et en " faire
du théâtre ". Parce que c'est ça qui est formellement
stupéfiant !
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]
Si on commence à raconter certaines scènes, on est à
priori englués dans une certaine et apparente insignifiance : la
belle-sur parlant de ses enfants et regrettant par exemple qu'ils
ne soient pas présents, qui tente de justifier pourquoi elle a appelé
son fils " Louis " comme le protagoniste et comme son beau-père,
on désigne forcément une certaine forme d'insignifiance.
L'écriture de Lagarce, cependant, n'est surtout pas une écriture
minimale, ni naturaliste. Son projet esthétique est probablement
de parler d'un " lieu commun ", ou plus exactement d'un lieu
" du " commun. Ici, la question est de savoir si on se retrouve
ou si on ne se retrouve pas ; mais aussi et surtout que s'il y a bel et
bien une chose qu'on est obligés de partager, c'est la " parenté
". Qu'on la nie ou qu'on l'assume. Si Lagarce n'était pas
un écrivain, un écrivain exigeant, l'écriture pourrait
très vite basculer vers un théâtre du " quotidien
" ou du naturalisme un peu " télévisuel ".
Dans la grammaire du réel qui est la sienne, il se sert des mêmes
mots, des mêmes situations qu'on trouve par exemple dans un téléfilm.
Il n'y a en tout cas pas glissé des éléments de modernité
clairement affichée ou qui se rapporteraient à un registre
du fantastique. Il ne triche pas avec ce dont il se sert. Il utilise bien
la grammaire du réel du lieu familial. On n'est jamais avec Juste
la fin du monde totalement déconnecté du réel.
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Le réel " débordé " par la langue
Le réel, cependant, est dans les mots, et seulement dans les mots.
Et, s'il n'est fait référence à aucun lieu, à
aucune scénographie particulière, il situe pourtant clairement
son projet dès la première didascalie dans un projet théâtral
un peu impossible, c'est-à-dire à la fois au cours d'un dimanche
et pendant une année entière. Le projet du spectacle n'est
pas celui de ce dimanche-là en particulier ou de cette année-là,
mais bien des deux, en même temps ! Du coup, on peut toujours regarder
le spectacle, entendre le texte, travailler le jeu à l'aune d'une
réalité qui est la réalité d'une journée
à la campagne, la réalité d'une famille, d'un rapport
fraternel
Mais on peut lire aussi ce texte avec une autre perspective,
comme s'il y avait deux plans de théâtre : un théâtre
" réaliste ", donc (et surtout pas naturaliste) et sur
un plan -qui appartient plus probablement au personnage de Louis- qui est
à la fois onirique et épique, c'est-à-dire traversant
le temps d'une manière beaucoup plus large que l'espace de la simple
journée. Le moment du rêve est même clairement présent
dans la pièce. Du coup, on est tout le temps, sur toutes les questions
que l'on est conduit à se poser sur cette pièce et sur cette
écriture, dans une sorte d' " entre-deux " où l'on
peut toujours se référer à un réel, mais où
le réel est constamment " débordé " ; la
langue elle-même traverse ces deux perspectives. Si elle raconte l'atermoiement
du langage ou de ce qui la constitue, de la difficulté à parler,
elle en fait aussi ce qui est la parole dans son essence. C'est de cette
difficulté à parler qu'elle devient elle-même une langue.
Alors, on s'y reprend à plusieurs fois, on reprend les mêmes
termes, le travail sur le temps " juste " à utiliser, est-ce
que ce temps appartient au passé, au présent ou au futur antérieur
? Toute cette difficulté à parler devient donc la langue elle-même
et c'est cela qui m'intéresse.
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Donc c'est à la fois une langue réaliste et une langue littéraire,
extrêmement travaillée.
Dans chaque monologue de Louis, une problématique sur le temps et
sur le lieu où il parle est posée. Parle-t-il chez ces gens-là
ou est-il chez lui à un autre moment ? etc
Et ce qu'il vient interroger, c'est le " commun "
Il pose le problème de manière extrêmement maladroite
dans le prologue, puisqu'il dit " je viens une dernière fois
me donner l'illusion d'être le maître " donc, de contrôler,
de maîtriser jusqu'au bout
mais maîtriser
quoi
? Il dit, en tout cas " je viens annoncer ma mort pour me donner
l'illusion de maîtriser " Donc, ce n'est pas l'annonce elle-même
qu'il prétend maîtriser ! C'est quoi ? La question est posée
: est-ce maîtriser un parcours ? Est-ce maîtriser sa famille
? Son rapport à sa famille ? Maîtriser le rapport que les
autres auront avec sa maladie ? Mais le rapport d'altérité
qu'il se propose d'avoir avec les autres est un rapport de maîtrise
et qu'il dénonce d'ailleurs d'emblée comme étant
une illusion mais c'est ce qui constitue son projet : jusqu'au bout, avoir
une sorte d'attitude de maîtrise : " Je suis parti de chez
moi, je l'ai voulu, contrôlé et là, malade, je vais
annoncer ma mort, je vais annoncer ma maladie " : c'est bel et bien
cette illusion de vouloir maîtriser, canaliser ce qui est du ressort
de l'humain, de l'échange et du partage. C'est un peu le déni
du vivant, du mouvant
Et c'est justement tellement vivant, mouvant,
que le projet échoue ! Il y a dans " Juste
la fin du monde " pour moi, exactement la même chose
que ce qu'il dit lorsqu'il raconte son combat contre la mort, et c'est
comme si c'était Louis l'artiste qui disait " mourir, c'est
juste la fin du monde " ; donc, il y a à la fois quelque chose
de cataclysmique et dans la retenue donnée par " juste ",
c'est la trace d'humour anglais que peut avoir quelqu'un qui va mourir
et qui dit " mourir ? Ce n'est rien ! c'est juste la fin du monde
! " Puisqu' on meurt, on ne voit plus le monde, on ne l'invente plus
et c'est cela qui s'effondre, et donc les autres s'effondrent et il nous
parle à la fois d'une chose terrible avec cet élément
qui résiste totalement à l'altérité : mourir,
c'est juste la fin des " autres " en définitive ! c'est
orgueilleux
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]
Ce dont Louis a fait le deuil, déjà, c'est de sa relation
aux autres, aussi, et de la place qu'il laisse à l'échange
et à la possibilité d'un échange : c'est ce qui me
semble plus mortel, plus morbide que la mort elle-même qu'il porte
et qui lui fait dire par ailleurs des choses magnifiques lorsqu'il est tout
seul. Cette lucidité qui est la sienne est en même temps son
impossibilité à aller à la rencontre de l'autre
le projet impossible n'est pas seulement le projet impossible de dire une
mort, de l'annoncer, il est foncièrement le projet impossible de
rencontrer l'autre ! et c'est de cet échec-là dont il parle
avec une très grande lucidité. C'est ce que je considère
digne d'intérêt : il y a à la fois l'échec et,
à la fois, les raisons de l'échec ! et il dit l'impossibilité
de réaliser cet échange, il se le reproche à lui-même
; il parle dès le départ de son illusion, d'un projet qu'il
savait un peu vain, mais si on parvient à faire correctement le spectacle,
il faut qu'on voie cet échec-là qui n'est pas seulement l'échec
d'une parole, mais l'échec de toute parole ! c'est rendre impossible
la rencontre, c'est, au fond, ne pas la vouloir !
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En outre, Louis a mis en scène sa famille ; c'est un peu terrible,
ce rapport tout à fait rapace et cannibale d'un artiste à
l'égard de sa famille et l'utilisation artistique qui est produite
dès lors ! et j'aimerais beaucoup montrer cette perspective, dans
le travail scénique. C'est une donnée qui m'intéresse
; la mise en scène de cette cannibalisation du réel, de l'intime
avec, successivement, des éléments de grande lucidité
et de grande perversion, c'est à dire, en même temps qu'il
donne magnifiquement la parole à l'autre, comment il procède
aussi à sa confiscation. On se dit alors que les niveaux deviennent
flous, insaisissables, abyssaux
[
]
L'écoute de la parole : un semblant de bonheur partagé
?
Ce projet personnel de Louis est aussi, d'une certaine manière,
le projet de Lagarce et l'on s'interroge alors sur la nature et l'objectif
précis de ce retour au sein de la famille, qui n'est autre peut-être
que d'essayer de raconter " la part misérable et infinie
du Monde " ! " en construire encore une fois à
peine l'éclair, la dureté " (2)
Pour moi
le proche et le lointain se situent par-rapport à un point fixe,
hypothétique, fantasmatique, qui est celui du partage absolu, de
la rencontre, de l'altérité absolue. C'est-à-dire,
en fait : " à quel moment se parle-t-on POUR DE VRAI ? "
et c'est une question à la fois théâtrale et humaine.
Qu'est-ce que cet instant exact de la rencontre ? Et, du même coup,
" à quel moment une parole nous parvient-elle ? ", "
comment écoute-t-on une parole ? " " en écoutant
une parole, ne pense-t-on pas surtout à soi ? " etc
Cette tension-là, de la rencontre, de l'altérité
qui est peut-être aussi un abandon, " un infini apaisement
" donne cette impression de proche et de lointain, parce qu'il s'agit
bien en effet de trouver la mesure juste, exacte du rapport, comme s'il
existait un endroit absolu, idéal où pourrait avoir lieu
la rencontre. Peut-être cela serait-il géographique, spatial,
repérable ? Comme si, en concevant de se placer à -mettons-
1 m 20 de l'autre, on pouvait tout se dire
Mais cinq centimètres
trop loin ou trop près, patatras, on s'est totalement ratés,
on s'engueule et on se perd de vue à jamais
En conséquence, la langue est sans cesse dans cet effort-là
de la justesse, de l'exactitude du rapport possible. Donc, chacun fait un
effort impossible -car c'est un véritable effort, c'est une tension,
un labeur, une difficulté, usants, fatigants- pour courir après
cette chose qui serait un semblant de bonheur partagé, un lieu de
rencontre où l'on s'entendrait avec justesse.
[
]
Je ne crois pas que, dans la pièce, quiconque lance une parole de
manière désinvolte ou sans s'y engager complètement.
Je pense que dans cette pièce-là, l'être s'engage tout
entier dans sa parole. Au contraire d'autres langues, qui, pour diverses
raisons -soit liées aux situations, soit au type de personnage mis
en présence- n'invitent pas forcément les acteurs à
être impliqués totalement dans ce qu'ils disent.
Chez Lagarce, il me semble que le mot ne tient pas seul lieu d'échange
; il est une volonté d'échange, mais il ne se constitue pas
comme tel ; l'échange est ailleurs. Il est impérieux de se
parler, de s'entendre, de se comprendre. Alors que, parfois, pour d'autres
pièces, pour d'autres langages, cette nécessité impérieuse
n'apparaît pas. Il peut être impérieux de parler, mais
pas de s'entendre ! : c'est peut-être même ce qui se passe la
plupart du temps dans les textes de théâtre. On peut tenir
un tout petit peu à distance le texte devant soi. Là, c'est
impossible : il faut qu'il y ait une immédiateté, une présence
immédiate de la parole et du mot et du ressenti.
C'est une écriture généreuse pour acteurs généreux
propos recueillis par Denys LABOUTIERE,
16 janvier 2002
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(1) : Philippe Delaigue a travaillé sur les textes
de Jean-Luc Lagarce avec les élèves comédiens de l'Ecole
Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre
à Lyon, pendant la saison 2000-2001.
(2) : extrait d'un texte de Jean-Luc Lagarce in Du luxe et de l'impuissance,
© Les Solitaires Intempestifs, 2000 (cf. page 5 du présent dossier).
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