Jean-Luc Lagarce Juste la fin du monde
mise en scène de Philippe Delaigue

Extrait :


ANTOINE : (…) Tu es venu parce que tu l'as décidé,
cela t'a pris un jour,
l'idée, juste une idée.
Comment est ce que tu as dit ?
Une " recommandation " que tu t'es fait, faite ? merde,
ou encore, depuis de nombreuses années,
est ce que je sais, comment est ce que je pourrais savoir
peut être depuis le premier jour,
à peine parti, dans le train, ou dès le lendemain, aussitôt
-toujours été comme ça à regretter tout et son contraire - depuis de nombreuses années maintenant, tu te disais,
tu ne cessais de le répéter,
tu te disais que tu devrais bien un jour revenir nous rendre
visite,
nous voir, nous revoir,
et là, subitement, tu t'es décidé, je ne sais pas.
Tu crois que c'est important pour moi ?
Tu te trompes, ce n'est pas important pour moi,
cela ne peut plus l'être.

Tu ne te disais rien, je sais, je te vois.
Tu ne te disais rien,
tu ne pensais pas que tu me dirais quelque chose,
que tu me dirais quoique ce soit,
ce sont des sottises, tu inventes.
C'est là, à l'instant,
tu m'as vu,
et tu as inventé tout ça pour me parler.
Tu ne te disais rien parce que tu ne me connais pas,
tu crois me connaître mais tu ne me connais pas,
tu me connaîtrais parce que je suis ton frère ?
Ce sont aussi des sottises,
tu ne me connais plus, il y a longtemps que tu ne me connais plus,
tu ne sais pas qui je suis,
tu ne l'a jamais su,
ce n'est pas de ta faute et ce n'est pas de la mienne non plus,
moi non plus, je ne te connais pas
(mais moi, je ne prétends rien),
on ne se connaît pas
et on ne s'imagine pas qu'on dira telle ou telle chose à
quelqu'un qu'on ne connaît pas.
Ce qu'on veut dire à quelqu'un qu'on imagine,
on l'imagine aussi,
des histoires et rien d'autre.

Ce que tu veux, ce que tu voulais,
tu m'as vu et tu ne sais pas comment m'attraper,
" comment me prendre "
-vous dites toujours ça, " on ne sait pas comment le
prendre "
et aussi, je vous entends, " il faut savoir le prendre ",
comme on le dit d'un homme méchant et brutal -
tu voulais m'attraper et as jeté ça,
tu entames la conversation, tu sais bien faire,
c'est une méthode, c'est juste une technique pour noyer et tuer
les animaux,
mais moi je ne veux pas,
je n'ai pas envie.
Pourquoi tu es là, je ne veux pas le savoir,
tu as le droit, c'est tout et rien de plus,
et ne pas être là, tu as le droit également,
c'est pareil pour moi.
Ici, d'une certaine manière, c'est chez toi et tu peux y être
chaque fois que tu le souhaites et encore, tu peux en partir
toujours le droit, cela ne me concerne pas.
Tout n'est pas exceptionnel dans ta vie,
dans ta petite vie,
c'est une petite vie aussi, je ne dois pas avoir peur de ça,
tout n'est pas exceptionnel,
tu peux essayer de rendre tout exceptionnel mais tout ne l'est pas.

LOUIS : Où est ce que tu vas ?

ANTOINE : Je ne veux pas être là.
Tu vas me parler maintenant,
tu voudras me parler
et il faudra que j'écoute
et je n'ai pas envie d'écouter.
Je ne veux pas. J'ai peur.
Il faut toujours que vous me racontiez tout,
toujours, tout le temps,
depuis toujours vous me parlez et je dois écouter.
Les gens qui ne disent jamais rien, on croit juste
qu'ils veulent entendre,
mais souvent, tu ne sais pas,
je me taisais pour donner l'exemple.

Catherine !

Jean-Luc LAGARCE, Juste la fin du monde
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