Jean-Luc Lagarce Juste la fin du monde
mise en scène de Bernard Levy

Extrait :



Un homme, un fils retourne dans sa famille pour annoncer qu’il va mourir.
Il y retrouve sa mère, sa sœur, son frère et sa belle-sœur pour une journée.
Un dimanche sûrement. Et la vie, la vie si drôle et si terrible empêchera la mort de dire son nom.


(...)

LOUIS. – C’était il y a dix jours à peine peut-être
– où est-ce que j’étais ? –
ce devait être il y a dix jours
et c’est peut-être aussi pour cette unique et infime raison
que je décidai de revenir ici.
Je me suis levé
et j’ai dit que je viendrais les voir,
rendre visite,
et ensuite, les jours suivants,
malgré les excellentes raisons que je me suis données,
je n’ai plus changé d’avis.
Il y a dix jours,
j’étais dans mon lit et je me suis éveillé,
calmement, paisible
– cela fait longtemps,
aujourd’hui un an, je l’ai dit au début,
cela fait longtemps que cela ne m’arrive plus et que je me
retrouve toujours, chaque matin, avec juste en tête pour
commencer, commencer à nouveau,
juste en tête l’idée de ma propre mort à venir –
je me suis éveillé, calmement, paisible,
avec cette pensée étrange et claire
je ne sais pas si je pourrai bien la dire
avec cette pensée étrange et claire
que mes parents, que mes parents,
et les gens encore, tous les autres, dans ma vie,
les gens les plus proches de moi,
que mes parents et tous ceux que j’approche ou qui
s’approchèrent de moi,
mon père aussi par le passé, admettons que je m’en
souvienne,
ma mère, mon frère là aujourd’hui,
et ma sœur encore,
que tout le monde après s’être fait une certaine idée de moi,
un jour ou l’autre ne m’aime plus, ne m’aimât plus
et qu’on ne m’aime plus
«au bout du compte»,
comme par découragement, comme par lassitude de moi,
qu’on m’abandonnât toujours car je demande l’abandon
c’était cette impression, je ne trouve pas les mots,
lorsque je me réveillai
– un instant, on sort du sommeil, tout est limpide, on croit
le saisir, pour disparaître aussitôt –
qu’on m’abandonna toujours,
peu à peu,
à moi-même, à ma solitude au milieu des autres,
parce qu’on ne saurait m’atteindre,
me toucher,
et qu’il faut renoncer,
et on renonce à moi, ils renoncèrent à moi,
tous,
d’une certaine manière,
après avoir tant cherché à me garder auprès d’eux,
à me le dire aussi,
parce que je les en décourage,
et parce qu’ils veulent comprendre que me laisser en paix,
semblant ne plus se soucier de moi, c’est m’aimer plus encore.

(...)

Extrait, première partie, scène 5
Jean-Luc LAGARCE, Juste la fin du monde
© Les Solitaires Intempestifs,







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