| Jacques
Darras jacques two jacques mise en scène de Jacques Bonnaffé Présentation : Jacques n'écrit pas pour le théâtre, mais ensemble nous y jouons plus souvent qu'ailleurs, (ailleurs : les jardins, les salles de conférences, les librairies, les cuisines ou même des abattoirs en friche). Nous lisons, disons. Jacques ou Jacques, généralement de concert... nous nous unissons trouvères, nous en jouons même un peu. Débordant du style sage des lectures lentes, nous jouons l'écriture, nous rythmons, nous remuons pas mal... excès pour lequel il nous fallait un théâtre (plusieurs fois plusieurs soirs) et dessiner comment conduire cette moderne profération, performance ou déclamation... Notre projet est de tailler sur place, dans un choix de textes très vaste. Quelques puissances tutellaires nous entourent : notre amitié médiévale, la poésie anglo-saxonne, Ginsberg et Whitman, le bouton Sound-effect, Jean-Pierre Verheggen et les rivières, le Nord, la Belgique, l'Europe à table et le théâtre à la rue, congédié, prié de se faire oublier dans les coulisses. Seul personnage ostensible : la poésie. Le poème c'est moi, dit Jacques. Le poème c'est moi, dis. Jacques Bonnaffé Jacques Bonnaffé est un comédien qui connaît les poètes. Par l’écrit comme par l’oral. Jacques Bonnaffé est de Douai. Dans les mines dans le brouillard dans le Nord. Jacques Bonnaffé est monté à Paris descendu à Paris Jacques Bonnaffé marche dans les deux sens. Il descend même parfois jusqu’à la Creuse par ammonite express. Il a toujours une lampe de mineur ornitorolarynxologiste au front. Il est explorateur en glottes en cavités buccales minières. Il a entendu parler les Polonais à l’accent anthracite. Il a entendu parler les Marocains qui maîtrisent le picard dialectal. Il a les pointillés de plusieurs frontières cousues au fond de la gorge. Il a une amygdalite naturelle il est intelligemment enrhumé. Il dit très bien les passages écrits par Arthur Rimbaud pour son chien. Qui n’est pas le Rimbaud qu’on connaît mais l’autre. Le grand-père de Jacques Bonnaffé aurait pu être Jules Mousseron, mais non ! Jacques Bonnaffé a rencontré Jacques Darras Passage Molière à Paris. Jacques Bonnaffé hurlait un poème d’Arthur Rimbaud, « Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs ». Envoyées les fleurs, une bonne couronne en bois de buis hurlant bien tressée ! Tenez les poètes prenez ça en pleine nèfle de vos pourritures lyriques ! Un bon balai en branches de houx Saint-Nicolas s’foit tard min tchio fouettard ! Pour vous récurer la gorge vous casseroler la glotte vous cuivrer la bouche. Et si, lui demanda tout de go Jacques Darras, nous ressuscitions de conserve de la houille ? Avec morts antipodaux d’Australie 14-18, iguanodons ichtyosaures etc. etc. Jacques Bonnaffé revissa sa lampe à textes fossiles. Au coeur du charbon, dit-il, quand on tend bien l’oreille, on entend quelquefois des forêts bruire. Le grand art consiste à les faire brûler sans y mettre le feu. Cela ne va pas toujours de suie. Au troisième millénaire Jacques Bonnaffé sera un Africain blanc inférieur. Jacques Darras a déjà revendu son ticket simple pour Aden. On les entend tous deux dialoguer parfois sur les ondes de Radio Meuse. Ou Radio Escaut. Escaut ? Escaut ? Nous escautes-tu, min fiu ? Jacques Darras, Dire et Ecrire
Premier mouvement ça devrait être le deuxième mouvement. Le troisième peut-être, depuis toutes les années que nous explorons ses textes en lectures publiques. à moins que le tout premier mouvement ne soit Jacques Darras lui-même, poète de « l’eau courante avec les mots », poète des rivières et de la fluidité, du fil des mots conduits par un mouvement tournant, rythmant. Jamais poète de la fixité. Le jeu en scène consistera à ces déroulements, cet écoulement. Allant chercher chaque soir différemment dans les livres qui sont les nôtres, livres de Jacques... On y trouve des éléments naturels qui parlent et proclament leur appartenance à la poésie : arbres, cours d’eau, villes. Il y a la poésie elle-même qui dit ses conquêtes, sa place. L’arme poésie tournée par Jacques vers son temps, ou sa région/son histoire, et la géographie qui nous anime, Jacques et Jacques, croisant aux frontières de la Belgique et du Nord. Il y a un questionnement sur l’homme, danse d’existence, jamais le vertige de désespérer, de noircir. Une marche, nos marches et l’admiration sur la grand place. C’est enfin l’occasion de me poser et de mener une expérience-studio en public autour des textes de Jacques Darras, l’occasion d’aller faire avancer notre duo, retrouver nos performances. C’est le lieu d’une recherche, qui ne peut se passer d’écoute, et c’est un théâtre que j’ai quitté dernièrement en pédalant (c’est déjà mieux que de ramer), couvert de couronnes et d’épique, et où je reviendrai poussé par les cadences (toujours et sans vélo), les cadences et les mots. En mouvement. Espérant malgré la reprise ou la répétition, n’en être encore qu’à la grâce du premier mouvement. M’en tenir à cette intention sans calcul, d’un premier mouvement... Jacques Bonnaffé
Clamoir poétique J’ai toujours tenu pour capitale, ou matinale, la nécessité de déchiffrer la poésie à voix haute pour qu’elle s’éclaire et qu'elle libère ses notes cachées. Pas nécessairement à voix haute en public, pas nécessairement non plus au tombé du lit dans l’acoustique de nos chapelles, la perfection des salles de bain. Cela peut être à voix haute à soi-même. Mais il faut timbrer, articuler, déchiffrer. Et, démarche d’acteur bonne pour tous : reprendre, reprendre et s’exercer. Imprimer toutes les impressions d’un texte par répétition. Sauter l’explication. Vocaliser l’écriture pour qu’elle se mette à réfléchir, miroiter : c’est dans son écoulement qu’un poème se donne ou dans le recommencement inépuisable de sa déclaration. Je m’autorise à dramatiser le poème, ensuite à l’ânonner. Et je l’enfle, je « l’Alaincunise », le « Jeanpierreléautise » puis je le vide et le prolétarise quand il est encore temps. Ou je l’aristocratise, je le cuisine à l’excès avant de retourner à sa lecture plate. Prendre connaissance d’un texte en rêvant des tons qui lui conviendraient, effleurer sa diction d’origine, romantique, médiévale ou grégorienne. S’amuser, délirer, ventiler. Slamer ou scander la phrase, il y a des tas de voix offertes à son expression. Quelle que soit la retenue définitive, j’aime la voix frémissante prête aux débordements. Et j’aime aussi, surtout, le temps où ça se déchiffre. Le musical soubassement des questions et le ratage ou l’indiscipline. La sensation d’une fouille. Je redoute la déclamation experte, diplômée, qui dit sans contredit savoir comment se dit Rilke. L’assurance doit se doubler d'inhabileté. Non, je n’ai pas de préférence pour la souffrance d’acteur aux mains nues. Aime encore mieux les mots nus des auteurs. Un texte poétique se lit bien, se lit mal, les deux. Un enfant lit trois fois mieux qu’un sociétaire. Il manque toujours aux déclamations quelques licences sonores ou pestilentielles, deux ou trois vraies inconvenances. Hugoliens de tous poils, n’oublions jamais d’allégrement déchoir, ne pas décevoir. Nous portons tous en nous la capacité de dérailler, ça donne de l’air au poème. Fuir aussi la lecture désengagée, les sacro-pieuses précautions d’acteur soit-disant passeur. Nous sommes des traîtres, tous. Autant se multiplier, abonder et prodiguer de l’imagination. Parlons, allons à dire, tout fige si vite, tout gèle, tout fige. La situation à la Bastille est d'organiser un travail qui s'écoule depuis six ans au gré des lectures publiques avec Darras. L'obstacle et la particularité est qu'on ne fait pas de poésie dans un théâtre, pas si facilement. Au théâtre on parle du théâtre, le temps est convoqué, il est dans l'habitude du spectateur, c'est sa façon de jouer à lui. Le théâtre est succession d'actions là où souvent la poésie tient de l'instant, se contente d'être seulement déclarative. Il existe des poèmes dramatiques, pas chez Darras, et des drames poétiques, parfois interminables. Nous laisserons à Claudel, aux Claudettes et aux Claudiens, ces méandres du drame. Nous partons avec les textes de Darras dans un autre univers qui serait celui de la déclamation, mot parfois ancien, celui de l'intervention, l'irruption. Les jeux du discours, les libertés modernes de la litanie. Mon travail consiste à organiser un sens dans une masse de textes considérable, ou un chemin. Et de laisser à vue le choix arbitraire de cette construction. Nous resterons dans les définitions de la performance publique qui nous occupe depuis des années, en ajoutant une technique particulière à notre travail, celle du son qui aura une part importante avec l’accompagnement d’un D.J. et des visites souvent de Jacques Darras et d’invités surprises. La scénographie est établie sur cet événement : lieu technique d'une profération, on est chez soi et en studio. Une citation pour le théâtre de ce qui a pu conformer des images dans le rap. On joue avec ses instruments techniques, on "sample", on s'amuse jusqu'à un certain narcissisme dans l'écoute. C'est aussi ce regard à soi-même qui est déclencheur d'écriture chez Darras, lié immédiatement à la réflexion, miroitement, dans le thème des rivières et de l'eau. Nos souvenirs communs, Jacques à Jacques, s'écrivent dans le mot marche, aucun scoutisme aucune nostalgie. Nos marches sont celles qui ont donné rythme aux soirées publiques, nos façons de scander, cette absence de réserve qui tient à réveiller la poésie au passage, nos trépignements et nos joies. Notre voyage est une lecture. Elle offre dans un monde d’images agitées, l’avantage apprécié des tableaux du musée. C’est l’imagination qui court, le tableau ne bouge pas. Seul le texte-dit fait les mouvements pour les personnages, la scénographie et l’action. C’est étonnant. Assez rare pour qu’on s’y pose. Corpus des textes traversés La maye (Ed. Le Cri) Petit Affluent de la Maye (Ed. Le Cri) Van Eyck et les rivières (Ed. Le Cri) Moi j’aime la Belgique (Ed. Gallimard) © 2001 "Théâtre-contemporain.net". Tous droits réservés. |