Jean-Luc
Lagarce J'étais dans ma maison
et j'attendais que la pluie vienne
mise en scène de Philippe Sireuil
Présentation :
Il y a cinq femmes : la vieille, la mère, l'aînée,
la seconde et la plus jeune. Cinq femmes qui ont attendu. Des jours. Des
mois. Des années. Assises dans l'arrière-cuisine à
guetter derrière la fenêtre, le moindre bruit, le dépôt
d'une lettre, la trace d'un retour, le claquement d'une portière.
Ressassant les causes du départ, la dispute qui le précéda,
le désarroi qui le suivit, les souvenirs de bal et les fêtes
du village. S'inventant des voyages, des aventures, des destins d'où
lui - le jeune frère - reviendrait un jour, paré
de tous les triomphes, ayant vaincu toutes les embûches et la malédiction
paternelle.
Aujourd'hui, il est là, le jeune frère, revenu de
ses guerres, épuisé, malade, au bord de mourir dans la chambre
de l'enfant qu'il fut. Aujourd'hui, il est là et son agonie libère
le vacarme des rancurs et des paroles refoulées, des peurs,
et des règlements de comptes : cris, chuchotements, rires, larmes,
invectives, aveux, sentences, mensonges et confidences. Les voilà
qui parlent, ces cinq femmes, comme libérées du poids du
silence dans lequel elles s'étaient réfugiées.
Aujourd'hui, il est là, le jeune frère
Vraiment
? Pas si sûr, tout compte fait. Et si ce retour n'était qu'une
affabulation de plus ? Un rituel nécessaire pour qu'enfin la parole
advienne, pour rompre la solitude de leurs existences ? " J'avais
cru entendre un bruit " dit la mère. Ce sont ses derniers
mots, les derniers mots de la pièce aussi. De quel bruit s'agit-il
?
J'étais dans ma maison et j'attendais que
la pluie vienne : la pièce est entrée comme effraction
dans ma vie. J'avais oublié le livre sur la tablette du meuble,
sans avoir eu le souci de l'ouvrir, comme souvent on fait avec les livres,
les pièces qu'on vous adresse : on remet à demain, à
plus tard, parfois à jamais. Un soir pourtant, le titre riva mes
yeux. Pas un titre ça, presque un poème, ai-je pensé.
Il en faut du culot et de l'audace pour agir de la sorte, ai-je pensé
J'ouvris le livre, lus les premiers mots, l'entièreté de
la première réplique -celle où la sur aînée
raconte l'arrivée du jeune frère - et le refermai aussitôt,
subjugué, boulversé, meurtri. Il me fallait un autre cadre
que l'endroit où je me trouvais pour poursuivre la lecture, où
je pourrais être en tête à tête avec l'écrit,
dans l'intimité nécessaire que je présupposais. Je
rentrai donc chez moi sur le champ, et dans la demi-pénombre de
l'appartement, devorai la pièce. D'un trait. Avec une fébrilité
comparable à celle de l'adolescent quand il rend à son premier
rendez-vous amoureux.
Une fois la lecture achevée, le livre déposé - cette
fois avec précaution -, j'avais une certitude: je ne remettrai ni
à demain, ni à plus tard, ni à jamais, l'envie de mettre
en scène cette pièce. Et le spectacle eut lieu quelques mois
plus tard au Théâtre de l'Ancre: je pense pouvoir affirmer
que ce fut un réel succès qui conjugua plaisir et émotion,
sur scène comme dans la salle.
Le voilà aujourd'hui à l'Atelier Théâtre Jean
Vilar . Un bonheur que, je l'espère, vous partagerez.
Philippe SIREUIL
© 2001 "Théâtre-contemporain.net". Tous droits réservés.
|