Jean-Luc
Lagarce J'étais dans ma maison
et j'attendais que la pluie vienne
mise en scène de Philippe Sireuil
Entretien avec Jeanine Godinas :
Connaissiez-vous Jean-Luc Lagarce avant de jouer
dans J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
?
Je connaissais l'écriture de Jean-Luc Lagarce m'étant intéressée
aux éditions " Les Solitaires intempestifs ", dont il
était je crois l'un des créateurs, sinon le créateur.
Mais en tant que comédienne, mon premier rendez-vous a été
J'étais dans ma maison et j'attendais que
la pluie vienne, et j'ai été séduite, tombée
sous le charme d'une écriture policée, pleine de retenue
et de distinction, de pudeur et d'intelligence où chaque mot répété
et re-répété va à la recherche de l'émotion
la plus juste, la plus pure.
Quand vous abordez une pièce, essayez-vous toujours de la relier
à l'auteur qui l'a écrite ?
Je ne peux pas aborder un travail de comédienne si je n'ai pas rassemblé
un terreau où aller puiser. En me chargeant de toute l'uvre
de l'auteur, de ses interviews, des textes qu'il a écrits en dehors
du théâtre, j'essaie d'entrer dans son univers. Je cherche
surtout à me relier à lui par son uvre. Sa vie privée
ne me regarde pas même si elle est très présente dans
le cas de Jean-Luc Lagarce.
Mon travail consiste alors à me mettre au service de l'auteur en
créant ses personnages en toute liberté et en toute responsabilité,
avec le metteur en scène bien sûr. Aucun des protagonistes
de l'aventure théâtrale ne possède la vérité.
Il va à tâtons, l'auteur aussi. Après avoir résolu
une impasse, on passe à l'autre et le cheminement de toutes ces interrogations
donne au spectacle terminé son mystère indispensable à
toute création artistique, quelle qu'en soit la pratique.
J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
raconte l'histoire d'une attente partagée par cinq femmes. Dans
l'élaboration du spectacle, comment se sont dessinés les
rapports entre ces femmes, à travers ce même récit
de l'attente ?
Cinq femmes attendent un homme. Une grand-mère, la mère, les
trois surs, chacune dans son rôle. Le sentiment de l'attente
est donc différent pour chacune. Ce qui se joue entre elles, c'est
le désir de posséder le meilleur souvenir de la personne qu'elles
attendent. Comme le souvenir est interprété, transgressé,
donc erroné, c'est d'elles-mêmes qu'elles parlent, de leurs
brisures affectives, du bilan joyeux et terrifiant de leurs vies respectives.
Attendre l'autre est peut-être vouloir se décharger de soi,
parce que le poids à porter est trop lourd, la plaie trop saignante.
De plus, dans la pièce de Jean-Luc Lagarce, l'attente est multiple.
On attend qui ? Le petit-fils, le fils, le frère violent, le frère
séduisant. On attend quoi ? La fin de la maladie, le retour, le réveil,
la mort
Tout Homme attend
quelqu'un ou quelque chose. Ce demain
qui fait vivre en nous conduisant à la mort ?
Quelle est la position de la mère par-rapport à cette attente
? Qu'adviendra-t-il d'elle, après ?
Si le sujet de l'attente ne revient pas ou s'il meurt, elle est finie. Les
deux êtres qui pourraient encore bouger sont la seconde et la plus
jeune. L'aînée, par contre, ne bougera pas: elle est déjà
là où on se trouve dans l'impossibilité du changement.
Quand elle se raconte, elle raconte déjà une fin d'elle-même.
Comme si cet homme qu'elle attend était déjà perdu
et comme si il n'y avait eu que cet homme-là dans sa vie. Le rapport
des filles au " jeune frère " est plus incestueux qu'autre
chose : pour elles, le frère est l'homme qu'on attend.
Pour comprendre l'uvre de Jean-Luc Lagarce, il faut aussi savoir qu'il
a quitté sa famille et qu'il n'y est plus retourné. Il a eu
une vie très différente de son " clan familial ",
qui l'a sans doute attendu aussi.
Dans Juste la fin du monde, il retourne sur
le lieu de son enfance et il nous raconte comment sa famille le culpabilise,
mais sa propre culpabilité est présente aussi, comme s'il
fallait qu'on mette les choses en ordre et qu'on fasse le bilan, avant
de partir (Jean-Luc Lagarce avait une échéance : la mort
le talonnait de près).
Dans la pièce, l'écriture conduit de façon très
particulière l'idée du ressassement.
Son style est tout à fait remarquable : il affine l'écriture
par une répétition constante des choses. Pas seulement par
une répétition des mots, mais par une répétition
qui cherche l'émotion juste
qu'il ne trouvera jamais, parce
qu'on ne peut pas affiner l'émotion : il n'y a pas de mots pour dire
ce qu'est une émotion exacte. Il n'y a pas de véritable mot
pour la haine, pas de véritable mot pour l'amour.
La fin de la pièce Juste la fin du monde,
résume, à mon sens, ce dont parle J'étais
dans ma maison
: après avoir quitté sa famille,
il a marché sur des voies ferroviaires désaffectées,
un viaduc surplombant une vallée immense. Là, il a voulu
pousser un beau et grand cri mais il ne l'a pas fait. Au bout de cette
marche, lui reste le seul bruit de ses pas sur le gravier
C'est
cela que je trouve magnifique chez Lagarce : ce cri qu'il ne pousse jamais,
qui reste à l'intérieur de lui-même et dont il emplit
ses personnages. L'uvre de Jean-Luc Lagarce s'élabore sur
cette recherche: au lieu de pousser le cri, il cherche les mots pour sonder
ce cri et il ne reste au bout du compte que le bruit de ses pas, au fond
de soi. Il n'a pas pu crier autre chose que ce crissement-là.
Dans chaque répétition, il y a un petit élément
en plus. On répète et re-répète pour trouver
les mots exacts, pour donner l'émotion exacte. Ce tourbillon de mots,
Lagarce le reproduit dans toutes ses pièces, quel que soit le sujet
qu'il aborde.
Au milieu de cette logorrhée, la Mère semble plus vigilante
que ses filles, dont elle corrige et nuance le discours.
Elle nuance le souvenir de la violence du père sur le fils. Elle
dit : " Ce n'est pas vrai " mais elle ne dit rien d'autre. C'est
aussi la richesse de Lagarce : il laisse aller une pensée répétitive
qui cherche la vérité. Ce questionnement-là est essentiel
chez Lagarce. Si la vérité est une, on ne la connaît
pas et donc elle est multiple : elle appartient à chacun. Chacun
a droit à son morceau de vérité, qu'il interprète
en fonction de ce qu'il est et de ce qu'il vit.
Dans J'étais dans ma maison
,
chacune revendique un morceau du cadavre, comme lui appartenant de plein
droit. Car pour moi, c'est un cadavre. Comme lors d'une veillée
funèbre, on attend quelque chose mais on ne sait pas quoi. On réinvente
une vie au mort. On attend quelque chose qui n'existe déjà
plus ? Le texte ne le dit pas.
Dans le texte, certains mots, bouts de phrases, sont en italique. Comment
avez-vous travaillé ces passages ?
Chaque comédienne se les approprie et les imagine à sa façon.
Pour moi ce sont des paroles que le fils a dites, qu'on se remémore
et qu'on redit : " il disait ça
". C'est dans ce
sens-là que je les ai travaillées, et pas comme l'incursion
d'un style différent. Car ces répliques-là se passent
ailleurs, dans un autre temps.
Le temps est une donnée essentielle, dans l'uvre de Jean-Luc
Lagarce. Chez lui, l'avenir est presque exclu : il dessine un présent
qui a beaucoup de mal à tendre vers un avenir. L'avenir n'aboutit
presque jamais puisque lui-même, en tant qu'écrivain, n'en
a plus. La maladie est essentielle - une maladie grave, dont il ne sortira
pas. Tout ce qu'il écrit se base sur une histoire qui passe nécessairement
par le passé. Il n'y a que dans le souvenir que la parole peut encore
agir, qu'on peut encore vivre.
Je crois que J'étais dans ma maison
participe à cette conception particulière du temps. Dans
cette pièce, il n'y a pas d'avenir. Sauf peut-être avec la
cadette mais au bout du compte les femmes vont rester là, toutes
les cinq. On ne sait pas, il faut laisser la chose ouverte aussi.
Dans sa pièce Nous, les héros,
dans laquelle j'ai travaillé également avec Philippe Sireuil,
c'est un peu la même chose. Le sujet y est emprunté à
Kafka, c'est l'histoire d'une troupe yiddish en Allemagne, en pleine guerre.
À nouveau, il traite ce combat du présent, qui est un combat
terrible puisqu'il n'a plus d'avenir. L'avenir est mort. Comme si le combat
que l'auteur mène avec sa maladie n'avait pas d'avenir. C'est ma
vision de Lagarce dans son ensemble.
Ce spectacle a été créé au Théâtre
de l'Ancre, qui dispose d'une très petite salle, comme celle du
théâtre Blocry, où vous jouerez à Louvain-la-Neuve.
Il s'agit donc d'un spectacle intimiste. Quel en est le décor ?
Le décor correspond à cette même idée : il appelle
lui aussi la question. Il pourrait être une cuisine ou une salle à
manger - il y a une table, des chaises, une porte, un escalier qui monte,
un corridor
mais ce n'est pas un lieu naturaliste. Il n'y a pas de
mur de fond, le décor n'est tenu à rien : c'est un lieu suspendu.
C'est un endroit où on attend, avec des éléments importants
: l'escalier, un étage qu'on ne voit pas et sans doute une porte
qui peut mener dehors, qu'on ne voit pas non plus.
Je ne crois pas que le spectacle soit intimiste, c'est celui du ressassement
perpétuel à la recherche de l'émotion juste. Ou du
mensonge, d'ailleurs. La recherche de l'émotion juste passe aussi
par le mensonge : jusqu'où on se ment soi-même pour arriver
à sa vérité. Dans J'étais
dans ma maison
, il y a beaucoup de mensonge, mais un mensonge
pas conscient, pas moral : le mensonge advient de la manière dont
on idéalise des émotions, des situations. On aurait voulu
que ce soit comme ça. Est-ce que ça a été
comme ça ? Pas sûr
C'est toute la richesse de ce texte.
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