Kateb Yacine La Guerre de 2000 ans
mise en scène de Med Hondo

Présentation :



La première phrase prononcée de La Guerre de 2 000 ans est : « Le feu, toujours le feu ! ».

La pièce de Kateb Yacine pourrait avoir pour titre celui, célèbre en son temps, donné aux malheurs et aux convulsions politiques de l’Afrique du Nord : « Le Maghreb en feu ».

En arabe, « Maghreb » désigne à la fois les trois pays Maroc, Algérie et Tunisie.

Luttes intestines, Guerre du Rif (1920), conquête de l’Algérie par l’armée française, soulèvement de Sétif le 8 mai 1945, début du conflit au Moyen-Orient, sont les points d’orgue de La Guerre de 2 000 ans.

La version qui sera jouée au Théâtre Gérard Philipe, et à laquelle travaille aujourd’hui Med Hondo, devra beaucoup au travail remarquable de Zebeida Chergui, à qui l’on doit l’édition d’octobre 1999 aux Éditions du Seuil d’une partie du théâtre inédit de Kateb Yacine sous le titre de Boucherie de l’Espérance.

Alain Ollivier




KATEB YACINE
« L’ancêtre homme-peuple »

Son père lui avait dit :
« L’histoire de notre tribu n’est pas écrite... la langue française domine, il te faudra la dominer,... mais une fois passé maître dans cette langue, tu pourras sans danger revenir à ton point de départ ».
Revenir au point de départ ; c’est-à-dire revenir entre autres aux langues algériennes populaires : l’arabe et le tamazight. C’est ce que fit Kateb Yacine.

Il a écrit pour dire aux Français en français que les Algériens n’étaient pas français ! Mais il a aussi appelé le peuple français à faire cause commune pour la libération nationale de l’Algérie.
Mais cela était-il suffisant ? Non ! Kateb Yacine, dans son travail quotidien acharné, convoque l’Histoire comme rempart à toute illusion par-delà tous les mythes protecteurs aliénants. Il décode le destin pour lui faire rendre gorge... où les conflits nécessaires entre les hommes font que de la mort naît la vie... qui meurt ; les bouleversements historiques charriant des fleuves de sang qui interdisent aux hommes tout retour en arrière au temps de l’innocence, leur imposant une vie dégradée.
Des hommes aliénés, un peuple en détresse, privés d’Histoire, victimes de violences absurdes mais résistant farouchement à toute oppression.

« Rien n’entame la colère de l’opprimé... tout esclave que je rencontre, je le remplis de ma violence ».

Kateb Yacine, journaliste, dramaturge, poète de la libération des peuples et citoyen du monde, Kateb le marxiste, le militant, le moraliste, dénonciateur de toutes les injustices, défenseurs des minorités oubliées, des couches sociales exploitées et trompées.
Homme d’amour et de progrès, il refusait toutes les conventions réductrices stérilisantes ; l’homme et la femme statufiés dans un moule uniforme ! Il aimait toutes les femmes : la mère, l’amante, la sœur, la fille, toutes libres et dignes, égales des hommes ; la terre commune, l’unité du peuple source de tous les génies, producteur d’idées, de talents, d’arts, de sens.

« Ce qui est intéressant est ce qui chatouille, ce qui gratte et pose question... justement nous sommes là pour poser les problèmes ».

Mais tout aussitôt la lucidité frappe à la porte et la conscience s’exprime.

« Le pouvoir n’a que faire des esprits subversifs et le peuple, pourtant sensible à la parole, ne peut m’entendre, assourdi qu’il est par la rumeur énorme du pouvoir... et moi qu’on appelait le peuple, je ne suis plus que le dernier des orphelins »

Kateb Yacine, au plus noir de la nuit, solitaire-solidaire ne sombre pas, ne ploie pas. Il échappe au nationalisme étroit en amplifiant sa lutte à l’immense continent Africain :

« Le Maghreb lui-même est restrictif. C’est Africain qu’il faut se dire. Nous sommes africains. Tamazight, c’est une langue africaine : la cuisine, l’artisanat, la danse, la chanson, le mode de vie, tout nous montre que nous sommes africains... Les Africains, quels qu’ils soient, partagent un certain destin historique, culturel, de fond et de devenir... toute séparation insidieuse du continent entre Afrique blanche et Afrique noire est une imposture, car basée sur la race, pour, selon la devise :» diviser pour régner »... ceux qui séparent ainsi l’Afrique en deux entités différentes font un non-sens historique »

Dans ses romans, ses poèmes, ses pièces de théâtres, le continent Africain est imprégné de son imaginaire, de ses préoccupations, de ses positions politiques et culturelles.

« l’Afrique tout entière se libérant du nord au sud, faisant de l’Algérie son tremplin, son foyer, son principe, son étoile du Maghreb, pour traverser la nuit sans attendre l’aurore... debout pour libérer la vieille Afrique au cœur pétri de flèches et de fleurs.... »

L’histoire brisée de l’Afrique, menacée de disparaître sous les invasions et les trahisons répétées : « mort des camarades, espoir révolutionnaire avorté, grands élans historiques brisés... ».

Cycles qui se superposent et se télescopent et qui provoquent la guerre. La guerre de 130 ans qui n’est en réalité que «La guerre de 2 000 ans», ciselée par une écriture polyphonique pluridimensionnelle ; où toute linéarité chronologique est brisée ; où la tragédie côtoie la farce, pour que de la mort renaisse encore et toujours la vie ; où l’étoile et le cercle se partagent l’espace, dans la lutte entre l’ancien et le nouveau qui domine tous les rapports entre les hommes. Là, où les individus mènent une vie harassante et triste, où règne la traîtrise. Mais dans le dénouement des conflits, d’autres reprennent la relève pour que le combat continue vers un avenir incertain.

« Dihya : je vous laisse l’histoire au cœur de mes enfants, je vous laisse Amazigh au cœur de l’Afrique »

Il faut rendre hommage à Kateb Yacine au travers de La Guerre de 2 000 ans, rendre compte de l’esprit de son combat désintéressé — car il ne briguait aucun pouvoir pour lui-même, ayant en horreur les rites encenseurs et les hagiographies — , saluer le peuple algérien martyr et les luttes des peuples africains dans leur combat contre l’aliénation et pour leur indépendance, portées à l’échelle humaine, comme finalité universelle.
Parce que toutes les œuvres de Kateb Yacine s’adressent fondamentalement à l’humanité entière.


Med Hondo