Peter Asmussen Brûlé par la glace
mise en scène de Laurent Terzieff


Présentation : Le metteur en scène / Georges Lerwer



L'aspiration d'une beauté supérieure

N'ayant pas encore rencontré Peter Asmussen, je ne peux que l'imaginer. Peut-être offre t-il l'image d'un homme parfaitement équilibré, peut-être même celle d'un bon vivant.
Mais je ne peux m'empêcher de pressentir en lui un continuel tumulte qu'il doit s'efforcer de maîtriser, de contrôler. L'imprévisible doit tellement le hanter, qu'il "organise" ses angoisses, d'où la construction géométrique, symétrique de la pièce, où le chiffre 3, chiffre religieux, revient de façon obsédante et magique "3 femmes, 3hommes, 3 tableaux agencés en un triptyque". Comme en musique, les dissonances se résolvent en harmonies ordonnées. Le dialogue qui au début surnage, flotte, hésite, est remanié, répété, développé, de façon musicale. La musique des mots ritualise l'indicible des êtres. L'auteur semble se méfier de son propre chaos, il ne participe pas au drame qu'il raconte. Simplement, il le traduit, le matérialise. Il ne laisse aucune place à ses propres pulsions : elles ne sont que la clef invisible qui lui permet de nous laisser entrevoir le secret de ses personnages, avec un 3ème oeil de visionnaire, le temps d'ouvrir et de fermer une porte.
Pour Asmussen, écrire n'est pas une thérapie privée, mais une opération chirurgicale qui consiste à glisser dans les veines de notre inconscient l'aspiration d'une beauté supérieure, sans cesse bafouée, une excitation de l'âme, qui nous fait percevoir les choses de la vie comme le vague reflet d'une correspondance du ciel et qui nous fait prendre conscience de notre nature d'exilés, comme le pressentait Baudelaire.

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Dans "Brûlés par la glace", le conflit n'est pas dans le combat pour le pouvoir ou l'intérêt, ou dans l'emprise de l'un sur l'autre, la lutte a lieu entre les âmes et les cerveaux. Tout le reste n'est que contingences, comme la poule, combustible répugnant et fascinant à la fois, mais de toute façon indispensable pour "alimenter la machine". Lamenace et le chantage ne sont pas pris au sérieux. Mais le ton affectif de la pièce n'est pas la dérision - pour une fois, on y échappe, ce qui est rare dans le théâtre contemporain -, ce qui résonne ici, c'est la cruauté et la déréliction.
Ici, on souffre par séparation. L'espace est d'ailleurs carcéral : chacun est relégué dans un espace clos qui ressemble à une cellule ou à une niche. Les vêtements aussi sont des carcans, des geôles qui emprisonnent le corps pour mieux séparer. L'univers d'Asmussen n'est pas édifiant. Il n'y a pas, bien sûr, d'un côté les bons et de l'autre les méchants. Il y aurait plutôt une certaine race de coupables et une certaine race d'innocents. Les coupables ont assumé le malheur d'être né, ils ont aimé, consommé leur amour et donc enfanté des innocents.
Les innocents veulent aimer eux aussi, mais les coupables leur refusent l'amour. Ilsdépendent d'eux : d'eux, ils ne reçoivent que des devoirs ou des ordres. Ils n'ont aucun droit. On leur dit "tu ne dois pas aimer". On voudrait faire d'eux des caractères sans volonté.
Les innocents d'Asmussen préfèrent mourir. Ils ne supportent pas d'avoir "Froid à l'âme" comme leurs aînés, qui ont tellement de mal à s'accepter eux-mêmes, quand ils émergent de leur sommeil.
Cet espace glacé, Asmussen "en connaît un bout", si il n'en connaît pas le bout. Onsent qu'il l'a parcouru, ressenti, interrogé, comme anesthésié par le froid, mais toujours avec un besoin fou d'amour.
C'est l'espace de l'amour renié, bafoué, dénié, l'espace de l'amour assassiné, mais qui même anéanti ne sera jamais chez Asmussen, tourné en dérision.

Laurent TERZIEFF


Asmussen nous donne à penser...

Peter Asmussen s'inscrit dans la droite ligne des grands dramaturges scandinaves (Ibsen--Strindberg).
"Brûlés par la glace" est une comédie emplie des feux de la passion.
Il s'installe au coeur de l'action un conflit de générations encore accusé par la séparation qui isole les êtres et les éloigne.
Asmussen nous donne à penser que notre nature nous rend exilé c'est-à-dire solitaire. Ils'agit là de montrer comme l'amour peut-être rejeté. Qui est coupable ? Qui est innocent ? L'auteur nous laisse imaginer qu'il existe des types d'innocents et des types coupables.
C'est un théâtre de cruauté et c'est aussi un théâtre de tendresse. Nous sommes nés, nous avons aimé, nous avons fait naître des innocents, nous avons engendré des coupables.
Laurent Terzieff compose une fois encore un personnage hallucinant de vérité. Il est "l'arbre" que l'on ne peut déraciner. Il est le souffle puissant de la vérité. Son rôle dans la pièce - d'Asmussen est à n'en pas douter l'un des plus exaltants qu'il n'ait jamais eu à proposer à son public toujours à l'écoute de ce si grand homme de théâtre.

Georges LERWER
Journaliste








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