Peter Asmussen Brûlé par la glace
mise en scène de Laurent Terzieff
Extraits


(...)
Sybille. - Quatre fois. J'ai appelé quatre fois. Quatre fois j'ai dû appeler avant que tu ne te décides à venir. Tu as allumé le poêle ?

Maria.
- Oui.

Sybille.
- Comment peut-il être allumé alors que j'ai froid ? Comment la maison entière peut-elle être envahie par un froid glacial si le poêle est allumé ? C'est impos-sible. Si le poêle est allumé il devrait faire chaud.

Maria. - Je l'ai allumé.

Sybille.
- Rallume-le. Je ne t'ai pas fait entrer dans cette maison pour que tu me laisses dans le froid. (Maria se dirige vers le poêle.) Tu aurais dû accepter ma proposition. Tu aurais dû t'en débarrasser alors qu'il était encore temps.

Maria. - Le petit, c'est mon assurance.

Sybille. - Contre quoi ? Ton assurance ! Il t'encombrera pour le restant de tes jours. Il t'empoisonnera la vie. Il dictera tes moindres gestes. Il te gâchera chaque minute, chaque seconde.

Maria. - Le père me versera une petite somme chaque mois.

Sybille.
- Je croyais que tu avais fait ça dans le noir.

Maria. - Que peut-on demander de plus ?

Sybille. - Allume, que je ne sois pas obligée de rester là dans le froid. (Maria s'active près du poêle. Manifestement, il est allumé.) Ils étaient si gentils. Ils m'aimaient comme leur fille. Le vieux père m'a montré le jardin, et la mère m'a montré les vieilles lettres qu'il lui avait écrites au temps brûlant de leur amour naissant, et ils étaient toujours assis sous la haute véranda avec vue sur la mer, prenant le thé dans de fines tasses blanches. Ils étaient tous vêtus de blanc, de longs et élégants habits blancs, et coiffés de chapeaux aux larges bords, et ils souriaient toujours. De doux sourires mélancoliques et sensibles. Leurs dents étaient blanches au milieu de leurs visages pâles. Lorsque le vent berçait les frondaisons des arbres, les branches nous frôlaient. Tout était si beau, si parfait. C'était avant. Avant que cela n'arrive. Où en étais-je ?

Maria. - L'odeur de camomille.

Sybille. - L'odeur de camomille. Le grand et vieux jardin avec ses grands arbres pour jouer à cache-cache sentait la camomille. Toujours la camomille, et à vrai dire c'était étrange, car il n'y avait pas de camomille dans le jardin. L'odeur de camomille. La camomille, c'est de la mauvaise herbe, et le jardin était bien tenu, avec ses parterres de roses, avec les ombres mauves des rhododendrons et les cerisiers aux fleurs blanches.

Maria.
- Les cerisiers aux fleurs blanches.

Sybille. - Les cerisiers aux fleurs blanches, oui. Mais j'oublie les jeux auxquels nous avons joué, ses sœurs et moi, avant que je ne le rencontre, face à face. Ses jolies et douces et hautaines et stupides sœurs m'ont emmenée dans sa chambre et m'ont montré ses vêtements. Elles ont sorti ses pantalons et ses chemises, et cela nous a fait rire. Je ne sais pas pourquoi cela nous a fait rire. Mais c'était ainsi. Nous les avons posés sur le lit, nous avons fait de petits bonshommes avec les draps et nous leur avons mis des chapeaux et des chaussures et des foulards de soie et des lunettes, et tout cela avait son odeur à lui. Puis nous avons ri, et nous nous sommes embrassées. Elles avaient les dents gâtées. Soudain je m'en souviens. Elles avaient les dents gâtées. Cela aurait dû me mettre en garde. Puis nous avons entendu des pas dans le couloir et nous avons tout rangé et soudain il est entré et il souriait comme les autres et nos yeux se sont rencontrés et j'ai senti son odeur. Il est possible que je confonde. Quelle heure est-il ? (Elle sort une montre et la regarde, puis la porte à son oreille.) Quelle heure est-il ?

Maria. - Je n'ai pas de montre.

(...)





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