Didier-Georges Gabily Gibiers du Temps
mise en scène Nadia Vonderheyden

Présentation :




UN TRIPTYQUE AU LONG COURS

Gibiers du Temps est une pièce-matériau, traversant des mythes (Phèdre, Thésée, Cassandre, les dieux qui les accompagnent…) et ramassant diverses formes dont celles de la télévision, du sit-com, mais contenues dans une langue, large, pouvant être lyrique voire profératoire.

Le théâtre de Gibiers du temps est celui de notre monde, de nos villes, de nos guerres, nos laissés-pour-compte. Le monde et sa pornographie actuelle, mais aussi ses tentatives de communautés.
Il a ses compagnons. Un chœur : des morts se mêlant aux vivants.

Le théâtre de Didier-Georges Gabily est un théâtre d’acteurs-porte-voix. D’acteurs témoins.
Il me semblait important d’y inviter les élèves, de les y convoquer même, ou mieux qu’ils s’y convoquent eux-mêmes, entre eux, pour eux. Quel théâtre voulaient-ils inventer avec ça ?
Le travail, pour se poursuivre, doit trouver sa véritable durée et maintenant s’ouvrir au public : Gibiers du temps est une invitation au voyage à travers une œuvre épique, une journée entière de théâtre.

De la question personnelle de l’apprentissage (de soi, du groupe) telle qu’elle se constitue dans une école, pour l’ouvrir à ce que l’on pourrait appeler, la communauté, un regard sur le monde, un regard au monde. Le théâtre comme témoignage du/sur le monde.

Nadia Vonderheyden




TOUTE LA FORCE DES MYTHES FONDATEURS


Dans un ambitieux triptyque rouge sang, Didier-Georges Gabily puise au mythe de Phèdre pour fouiller l'éternel charnier du monde.

C'est une histoire à vous retourner le ventre. Une nouvelle tragédie de Phèdre et d'Hippolyte qui commencerait là où les Grecs l'ont laissée. Imaginons alors que Phèdre, au lieu de se pendre par désespoir amoureux, a continué sa vie pendant des millénaires, commémorant chaque année la mort d'Hippolyte par un nouveau sacrifice: ses fils, Acamas et Démophon, traquent chaque année un nouvel amant à offrir à sa vengeance. De ce macabre rituel sont nées d'innombrables filles, élevées par Nourricielle. Thésée, auquel les dieux des Enfers ont concédé un retour parmi les mortels pour retrouver Phèdre, sa femme, revient dans sa ville qu'il ne reconnaît plus. Son voyage s'achève. C'est le jour du funeste anniversaire. Cette année c'est Thésée qui sera le "gibier du temps".

Triptyque en trois époques distinctes (Thésée a été créé en juin 1994 à Brest, Voix en mars 1995 à Montluçon et Phèdre, fragments d'agonie en novembre 1995 à Rennes), tragédie moderne au souffle singulier, Gibiers du temps tient à la fois de la splendeur et de l'insupportable. Avec la véhémence de l'exorciste, dans un style fragmentaire et incantatoire, Gabily convoque au théâtre toute la force des mythes fondateurs pour fouiller nos traumatismes les plus enfouis. "Il n'a rien fait, celui-là qui se nommait le Fils de l'Homme , que beaucoup de mal, je crois. Parce qu'il dit qu'il reviendra. Et il ne revient pas", dira Phèdre à Thésée dans un ultime face-à-face, filmé par Démophon jusqu'à ce que tout se dérègle sur l'écran. "Depuis quelques minutes aux (pauvres) images de ce sit-com tragi-comique (...) se sont substituées des images de charniers, de guerres, files de réfugiés, etc. Un obus est tombé sur une école, un cimetière", précise l'une des nombreuses didascalies. Ici, comme dans toute l'œuvre de Didier-Georges Gabily, c'est bien toujours les guerres modernes dans leur horreur télévisée qui reviennent jusqu'à la nausée sous la plume obsessionnelle de l'auteur.

La Pythie, figure mythique, est là aussi. Prêtresse du pire, elle galvanise les hommes, derrière la vitre d'un peep-show par ses récits monstrueux. Le corps tuméfié et usé, Thésée se cogne à la nouvelle barbarie. Un monde régi par les dealers où les fils se déchirent pour le gain "qui est devenu l'ordre" et où les femmes ont troqué l'amour pour des fusils à canon scié. Thésée, l'étranger, le sans-papier, traverse les ruines de Gorazde affamée, se perd dans les banlieues, les images pornographiques, les incestes, les viols, les cohortes de sans-abri, le spectacle de la misère, l'"amoncellement de cadavres, de sacs de riz pourrissant et de téléviseurs"... Sombres visions du siècle finissant que les chœurs de l'antique charrient sans fin.





…Il est si reposant de faire semblant dans ce monde de faux-semblant. Ne soyez pas de ce semblant-là, si c’est possible. Evitez-le, si c’est possible encore. Soyez, si c’est possible, chacun à votre rythme, à votre force, celui qui fait le geste non reconnaissable, soyez la voix inouïe, le corps non repérable en ces temps de fausse sagesse et de vénale ressemblance. Et pour l’à-venir vous concernant, cette chose si petite, si humble et d’orgueil lent et long mêlé d’humanité mêlée, devenez, comme vous le pourrez, une durée d’exigence. Un seul mouvement, si c’est possible, qui va de chacun à tous, et qui ne s’impatiente pas de la surdité des hommes… »

Didier-Georges Gabily, extrait d’une lettre à ses acteurs.





UNE EPREUVE D'ARTISTE

Gibiers du temps mis en scène par Nadia Vonderheyden avec les étudiants de l'ensemble 11 de l'ERAC constitue une évolution dans le projet pédagogique de l'école.

Ce texte de Gabily a fait l'objet d'un atelier en fin de première année, puis d'un second en deuxième année pour devenir un spectacle en troisième année.

Le texte aura traversé le cursus de l'ensemble 11 sous la direction du même metteur en scène, à trois moments différents de leur apprentissage. C'est un lent processus de maturation qui rapproche ce spectacle de la notion "d'épreuve d'artiste" tout en l'éloignant de celle de production.

Tout au long de leur formation, ces étudiants auront questionné ce texte laissant le temps agir et susciter de nouvelles interrogations. C'est ce questionnement commun qu'ils présenteront au public, destinataire de cette transmission, comme des artisans qui achèvent leur apprentissage par la réalisation d'une œuvre d'art.

Didier Abadie
Directeur de l'ERAC






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