Fernando
Pessoa Le Gardeur de troupeaux
mise en scène de Hervé Pierre
Présentation :
Note d'intention
Pessoa s'amuse à rêver au-dessus du gouffre,
du néant, des fictions ironiques et graves, les hétéronymes,
qui tels des électrons libres produisent de l'énergie, de
la pensée, détruisent des certitudes, cherchent la vérité,
tendent vers la joyeuse inconscience de leur existence et la conscience
de cela.
Sur quatre planches jetées entre la salle et la scène du
théâtre au-dessus de la fosse, du vide, du trou, se dresse
une présence, une chose naturelle, Alberto Caeiro, proche de nous,
et nous, si proches de sa vérité insouciante et allègre.
Il est dans le réel et la fiction, conscient de son existence comme
poète objectif de la nature et douloureux d'être cette chose
odieuse, un interprète de la nature.
C'est à un drame statique auquel nous assistons, celui d'une conscience
naturellement malheureuse de n'être plus aussi naturelle que "
le chat folâtrant dans la rue comme dans un lit ".
Nous avons créé notre propre fiction, notre chantier poétique,
ce n'est pas encore du théâtre, ce n'est plus déjà
le réel, nous sommes au bord de cette faille où la vie s'exprime
avec force mais où le néant pèse.
J'ai rencontré Pessoa par l'intermédiaire de Caeiro un jour
de soleil à Toulouse et cette poésie objective de l'âme
m'a ouvert les portes de ce continent poétique qu'est Pessoa et
" contrairement à la vaine accusation de nihilisme dont
il fut l'objet, ce qui frappe chez Pessoa, c'est la volonté de
combler cette faille essentielle d'idéalisme moderne en tant que
conscience malheureuse. D'où sa mythification de l'espace intact
de son enfance en tant que réinvention de l'enfance immortelle
de tous les hommes ".
(Eduardo Lourenço - Fernando Pessoa roi de notre Bavière
- Edition Chandeigne).
Hervé Pierre
Il est rare que les jeunes enfants corrigent leurs
dessins. Ce texte me semble avoir été écrit dans
un moment de grâce qui nous rapprocherait de l'enfance ; c'est-à-dire
sans rature, ni repentir, gaiement comme on peut l'être quand on
est petit. Un soleil.
J'ai l'impression aussi de devoir toujours me pencher vers Caeiro comme
on peut le faire au chevet d'un malade, et je suis surprise par la légèreté,
pourquoi pas, des blagues que cet homme me chuchote
Clotilde Mollet
Pessoa n'était pas un menteur et son uvre
n'a rien d'une supercherie. Il y a quelque chose de terriblement bas dans
la mentalité moderne. Les gens, qui tolèrent toute sortes
de mensonges indignes dans la vie réelle, et toutes sortes de réalités
indignes, ne supportent pas l'existence de la fable. Et c'est pourtant
là l'uvre de Pessoa : une fable, une fiction. Oublier que
Caiero, Reis et Campos sont des créations poétiques, c'est
oublier beaucoup. Comme toute création, ces poètes sont
nés d'un jeu. L'art est un jeu - et beaucoup d'autres choses. Mais
sans jeu, il n'existe point d'art.
L'authenticité des hétéronymes dépend de leur
cohérence poétique, de leur vraisemblance. Ce furent des
créations nécessaires, car autrement Pessoa n'aurait pas
consacré sa vie à les vivre et à les créer
; ce qui compte maintenant, ce n'est pas qu'ils aient été
nécessaires à leur auteur, mais qu'ils le soient également
pour nous. Pessoa, leur premier lecteur, ne douta pas de leur réalité.(
)
L'uvre pseudonyme est de l'auteur en personne excepté qu'il
signe d'un autre nom ; l'uvre hétéronyme est de l'auteur
hors de sa personne
Gérard de Nerval est le pseudonyme de Gérard Labrunie :
la même personne et la même uvre ; Caeiro est un hétéronyme
de Pessoa : impossible de les confondre.
(Extrait de l'essai d'octavio Paz " Un inconnu
de lui-même : Fernando Pessoa "
traduction française de Jean-Claude Masson, éditions
Gallimard)
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