Alexandre
Vampilov Le fils aîné
mise en scène de Youri Pogrebnitchko
Présentation :
A l'ERAC, les élèves-comédiens participent en troisième
année à deux spectacles qui regroupent la promotion complète
et sont présentés dans le circuit professionnel. Ces présentations
publiques concluent leur parcours de formation au sein de l'école.
Le deuxième atelier public se fera autour de "Le fou et sa femme
ce soir dans Pancomedia" de Botho Strauss, mis en scène par
Jean-Pierre Vincent et sera présenté en juin-juillet.
Synopsis
Deux jeunes gens, Boussyguine et Silva, venus faire
la fête en lointaine banlieue au Nord de la Russie, ratent leur
train. Contraints de passer la nuit dans un endroit inconnu où
le froid, malgré le printemps, reste vif, ils imaginent un stratagème
pour se faire inviter par les riverains. Ils réussissent à
entrer dans une famille en crise : Vassienka, le fils amoureux éconduit
a décidé de quitter la maison, au moment où sa sur,
Nina, part aussi pour se marier. Le chef de famille Sarafanov, un musicien
raté et faible se sent dépassé par les évènements.
De fil en aiguille, l'un des deux compères Boussyguine, se fait
passer pour le fils naturel de Sarafanov et l'histoire qu'il invente satisfait
tout le monde. Sarafanov espère retenir cet "enfant"
qui lui tombe du ciel, Nina tombe amoureuse de Boussyguine
Une comédie un peu vaudevillesque (des chansons, des trios amoureux),
un peu mélodramatique (le père, musicien raté et
doux rêveur, le fils révolté, amoureux éconduit)
qui traite du mensonge utile. Mais derrière cette pièce
légère, enlevée, où les répliques s'enchaînent
allègrement, où les bons mots et les retournements de situation
tiennent toujours en haleine, se dessine une époque, celle des
années 60 en Russie, avec ses foyers d'étudiants, ses romances
à la guitare, et ses mentalités. Il y a les arrivistes culottés
(Silva, Makarsakaïa), les militaires disciplinés et indifférents
aux autres (Koudimov), enfin les utopistes que la société
a écrasé (Sarafanov) ou écrasera peut-être
Vassienka).
Retrouver le sens de la partition, comme un musicien
La rencontre artistique avec Youri Pogrebnitchko est
assurément de celles qui marquent durablement un jeune comédien.
Le directeur du théâtre Okolo de Moscou, formé dans
la plus grande école russe de Leningrad, compagnon de route de
Youri Lioubimov à la Taganka dans les années 80, a mis la
pédagogie au coeur de son activité créatrice. Cet
artiste inclassable, homme au parler doux et au regard aigu, sait entraîner
les acteurs dans une dimension encore inconnue d'eux : une recherche de
l'attention, de la présence, une éthique de l'écoute
et de la vérité du moment pour l'acteur. L'exigence de précision
absolue aux indications de Pogrebnitchko dans les mouvements et les parcours
donne paradoxalement un sentiment de liberté et de responsabilité,
ainsi qu'en témoignent les élèves-comédiens
de l'ensemble 10. "On se sent débutant dans cette recherche-là,
qui ouvre pour nous des portes, dit l'un d'eux. C'est un exercice quotidien
pour l'acteur : arriver à diriger son esprit, trouver l'humilité
en suivant un dessin extrêmement précis ; on retrouve le
sens de la partition, comme un musicien".
"La pédagogie, déclare le metteur en scène,
ce n'est pas forcément transmettre des recettes et des consignes,
c'est aussi essayer de montrer à des jeunes comédiens comment
se débrouiller. En travaillant sur cette pièce de Vampilov,
que je connais bien pour l'avoir déjà montée en russe
avec mes acteurs, j'essaie de tirer profit de la barrière linguistique
: puisqu'ils jouent dans une langue qui n'est pas directement accessible
pour moi, c'est plus facile de voir comment ils agissent, de sentir plus
intuitivement ce qui émane de leur présence et de leur corps
sur le tableau."
Alain Neddam
Ebauche de réflexion sur le statut du texte
dans le "dessin" de la mise en scène
de Marie-Christine Autant-Mathieu
Extrait d'un texte écrit dans le cadre d'un atelier réalisé
aux Bernardines en 1994.
Les mots et la manière
La manière de dire le texte neutralise les effets du sens : les visages
n'expriment aucune émotion. La colère s'exprime par des gestes
brusques, et une voix plus forte au débit précipité.
C'est le mouvement qui fait sens et non le discours décrivant des
états d'âme ou des sentiments. L'interprète maîtrise
son centre émotionnel et prêt son corps au personnage qui exécute
les mouvements dans l'espace. Ces "gestes psychologiques" (Pogrebnitchko
reprend un élément fondamental de l'enseignement de Mikhaïl
Tchekhov) mettent en jeu le corps tout entier. La caractéristique
de l'écriture vampilovienne : les mots-actions qui rendent ses pièces
si riches de potentialités pour les comédiens, cette caractéristique
est exploitée ici par le metteur en scène qui répète
que "la réalité du mot, c'est le nom du mouvement".
Texte-prétexte
Pour Pogrebnitchko, "l'auteur fixe les moments entre les mouvements"
: il recourt pour ce faire aux didascalies, indications de mouvements, de
lieux, d'intonation, de réactions. L'acteur sur scène exécute
les mouvements en ayant lu et appris son texte et assimilé les indications
de l'auteur. Le texte à la limite devient superflu car tout est "dit"
dans le "dessin". (Cette série de jeux de scène
inscrits dans un espace et un temps strictement mesurés).
Au cours d'une séance de répétition, Pogrebnitchko
a fait d'ailleurs travailler les acteurs sans texte ; seul importait le
rythme des répliques qui les guidait, les aidait dans leur jeu. Le
contenu des échanges verbaux passait par les "gestes psychologiques".
Pogrebnitchko considère que Vampilov est "un auteur sans texte"
: c'est-à-dire qu'il ne délivre aucun message social (comme
c'était de rigueur en URSS où l'écrivain était
un "ingénieur des âmes" ayant pour mission d'éduquer
ses concitoyens) et qu'il ne cherche pas à faire des effets de style.
Mais les pièces de Vampilov s'articulent sur des mots détonateurs,
des mots phares qui peuvent sauver ou tuer. "Frère" lancé
par hasard par Boussyguine permet aux deux acolytes du "fils aîné"
de passer la nuit au chaud.
L'action, la situation est déclenchée par un mot bizarre,
fortuit. Les malentendus et quiproquos qui s'ensuivent rapprochent Vampilov
d'un Courteline ou d'un Feydeau. Mais ce jeu avec les mots et les situations
débouche sur une réflexion très sérieuse sur
le mensonge fondateur de la vie sociale, sur l'imposture nécessaire
pour survivre (un thème cher à la littérature russe
: le "Revizor" en est un bel exemple).
Suspendre le sens
L'analyse par Pogrebnitchko du "Fils aîné" libère
la pièce du poids de l'histoire. La comédie de Vampilov devient
un ballet mécanique bien réglé où texte, gestes,
déplacements s'imbriquent, s'entrelacent dans un espace étroit
qui masque un vide. "Il n'y a rien en coulisses : derrière les
personnages de Vampilov il y a le noir, l'inconnu". En 1994, le metteur
en scène gomme la réalité soviétique des années
60 pour atteindre la vraie profondeur, métaphysique, de la pièce.
Ces personnages apparemment enracinés dans un réel concret
sont en fait des figures perdues dans un monde privé de sens et emblématiques
de la condition humaine.
"Le héros de Vampilov est devant la question du sens",
disait déjà Pogrebnitchko en 1987, "et devant lui, il
y a un mur et le noir. (...) Vampilov, c'est ça. Nous sommes tous
nés de nulle part, mariés de nulle part, morts de nulle part.
Car la mort n'existe pas s'il n'y a pas de spiritualité. Tel est
notre sort, tous nous vivons comme ça et nous ne voulons pas croire
qu'il en soit ainsi. On ne le croit pas, voilà le drame. On essaie
de trouver une issue, de trouver quelque chose d'incontestable.
Youri Pogrebnitchko n'a pas expliqué les fondements de sa méthode
de travail, il a lancé des fils que chacun a pu saisir à son
gré. Parfois, par un terme étrange renvoyant à Gurdjieff,
Mikhaïl Tchekhov ou au zen, Pogrebnitchko a laissé entrevoir
une piste, mais il s'est aussitôt retranché derrière
une prudente mise en garde : "Je ne suis pas un théoricien.
On est là pour jouer et non pour philosopher".
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