Annie Ernaux L'évènement
mise en scène Jeanne Champagne
Extraits :
"
Les filles comme moi gâchaient la journée des médecins.
Sans argent et sans relations - sinon elles ne seraient pas venues échouer
à l'aveuglette chez eux -, elles les obligeaient à se rappeler la
loi qui pouvait les envoyer en prison et leur interdire d'exercer pour toujours.
Ils n'osaient pas dire la vérité, qu'ils n'allaient pas risquer
de tout perdre pour les beaux yeux d'une demoiselle assez stupide pour se faire
mettre en cloque. A moins qu'ils n'aient sincèrement préféré
mourir plutôt que d'enfreindre une loi qui laissait mourir des femmes. Mais
tous devaient penser que, même si on les empêchait d'avorter, elles
trouveraient bien un moyen. En face d'une carrière brisée, une aiguille
à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd. La loi. Elle était
partout. Dans les mariages dits forcés, Les parapluies de Cherbourg, la
honte de celles qui avortaient et la réprobation des autres. Dans l'impossibilité
absolue d'imaginer qu'un jour les femmes puissent décider d'avorter librement.
Il était impossible de déterminer si l'avortement était
interdit parce que c'était mal, ou si c'était mal parce que c'était
interdit. On jugeait par rapport à la loi, on ne jugeait pas la loi. "
"
Dans les toilettes de la cité universitaire, j'avais accouché
d'une vie et d'une mort en même temps. Je me sentais, pour la première
fois, prise dans une chaîne de femmes par où se passaient les générations.
C'était des jours gris d'hiver. Je flottais dans la lumière au milieu
du monde. J'étais dans un état fébrile de conscience pure,
au-delà du langage, que la nuit n'interrompait pas. Je dormais d'un sommeil
clair dans lequel j'étais sûre d'être éveillée.
J'étais ivre d'une intelligence sans mots. Je ne sais pas quand je suis
revenue dans le monde qu'on appelle normal, formulation vague mais dont tous les
gens comprennent le sens, c'est-à-dire où la vue d'un lavabo étincelant,
de la tête des voyageurs dans un train, n'est plus une question ni une douleur.
J'ai fini par mettre en mots ce qui m'apparaît comme une expérience
humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l'interdit,
de la loi, une expérience vécue d'un bout à l'autre au travers
du corps. Les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte. Que
la forme sous laquelle j'ai vécu cette expérience de l'avortement
- la clandestinité - relève d'une histoire révolue ne me
semble pas un motif valable pour la laisser enfouie. C'est justement parce que
aucune interdiction ne pèse plus sur l'avortement que je peux affronter,
dans sa réalité, cet événement inoubliable. "
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