Pierre Guyotat Eden,
Eden, Eden mise en scène de Jean-Luc
Terrade Présentation
:
Note
d'intention Pierre Guyotat ou la nécessité théâtrale
"[...]
il faut "entrer" dans le langage de Guyotat : non pas y croire, être
complice d'une illusion, participer à un fantasme, mais écrire ce
langage avec lui, à sa place, le signer en même temps que lui."
Roland
Barthes, Ce qu'il advient au signifiant. Préface d'Eden, Eden,
Eden.
Le texte de Guyotat est un souffle
où l'on a d'abord l'impression que les mots ne peuvent pas être dits
et du coup pas entendus, à la limite de l'audible. Pour dépasser
l'inévitable sentiment de provocation et d'arrogance, induite dans la vision
de cet Eden atroce, il faut accepter que chaque signe de ponctuation devienne
les inspirations, les expirations, les hoquets d'un souffle qui fait éclater
les formes, les marques, les taches, les contours, qui éclaboussent une
toile énorme impossible à peindre, insupportable à regarder.
Pour
comprendre la nécessité de celui qui écrit, il faut immanquablement
rencontrer quelqu'un qui parle, qui projette dans un espace qui résonne
devant celui qui écoute.
"J'éprouve actuellement
le besoin de le "voir"(le texte) et de le donner à voir publiquement." Vivre,
Janvier 1972.
Si les mots éclatent de toute leur brillance ("Le
délire est surbrillant") dans leurs entrechoquements, ils le sont
aussi exemplairement grâce aux signes innombrables qui les ponctuent et
le texte devient véritablement intelligible et nécessaire si la
rythmique se confond avec la respiration de celui qui parle. Guyotat bannit le
point de son texte : le point arrêterait le souffle, la mort arrête
la parole.
La nécessité littéraire d'Eden,
Eden, Eden devient une nécessité théâtrale.
Cette toile impossible à peindre, ce "cela" qu'on ne peut
pas décrire, Guyotat nous dit de le souffler, de l'avaler pour l'expulser.
Matthieu
Boisset
"Et
maintenant nous ne sommes plus esclaves."
Il m'apparaît nécessaire
de faire entendre la parole de Guyotat avec Eden, Eden, Eden,
qui, écrit il y a déjà trente ans et bien qu'ancré
dans un contexte politique bien précis - la guerre d'Algérie - n'en
demeure pas moins d'une troublante vérité. Sans dire qu'on peut
trouver ici une exacte continuité dans mon travail, j'aimerais réaffirmer
ma volonté d'explorer (comme je l'ai fait autour de l'oeuvre de Sade dans
les années 90), en restant au plus près des mots de Guyotat, des
territoires sauvages, inhumains, hors-normes, non formatés ; d'aller remuer
la merde dans tous les sens du terme (et là je pense également à
Heiner Müller, que j'ai monté en 95).
C'est une exploration
de territoires interdits, dangereux, censurés, c'est une plongée
vertigineuse dans des interrogations, c'est aussi affronter la mort à travers
la sexualité, ou la sexualité à travers la mort, c'est
raconter l'horreur, le viol, la torture... C'est faire couler le sang, la sueur,
la morve, la pisse, la merde, le sperme, enfin toutes les matières des
plus nobles aux plus honteuses et qui pourtant sont toutes sources ou estuaires
de vie ! Certains ne mangent-ils pas le corps du Christ tous les dimanches
et ne boivent-ils pas son sang ?
C'est transgresser les lois, lever les
tabous, afin de retrouver un Eden perdu. C'est enfin tenter de faire révéler
en chacun de nous, en dépassant notre morale, notre propre honte, de l'accepter
pour qu'apparaîsse une autre pureté.
C'est tout simplement
faire parler une langue, un souffle, un être vivant , malgré tout.
Jean-Luc
Terrade
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