Jean-Luc Lagarce Derniers remords avant l’oubli
mise en scène de Jean-Pierre Vincent

Présentation :



C'est un dimanche à la campagne. Dans cette maison achetée en commun pour presque rien, trois jeunes gens ont vécu une troublante aventure. Un des garçons et la fille sont partis, ont "refait leur vie". Ce dimanche-là, ils reviennent avec conjoints et enfant auprès de celui qui est resté là, pour discuter de la vente de la maison. Mais on ne revient pas sur ses pas sans marcher sur son ombre…
C'est là qu'intervient la grâce cruelle de Jean-Luc Lagarce, son humour amical mais implacable qui passe au peigne fin les cris et chuchotements de cette génération à la croisée des temps.



Remords et oubli
Tout ce qui ne s’oublie pas use notre substance ; le remords est l’antipode de l’oubli. C’est pourquoi il se lève, menaçant comme un monstre ancien qui vous détruit d’un regard, ou remplit tous vos instants de sensations de plomb fondu dans le sang.
Les hommes simples éprouvent du remords par suite d’un événement quelconque ; comme ils en voient clairement les motifs, ils savent d’où il procède. Il serait vain de leur parler d’" accès ", ils ne
comprendraient pas la force d’une souffrance inutile.
Le remords métaphysique est un trouble sans cause, une inquiétude éthique en marge de la vie.
Vous n’avez aucune faute à regretter, et pourtant vous éprouvez du remords. Vous ne vous souvenez de rien, mais le passé vous envahit d’une infinie douleur. Sans avoir rien fait de mal, vous vous sentez responsable du mal de l’univers. Sensation de Satan en délire de scrupule. Le principe du Mal pris dans les problèmes éthiques et la terreur immédiate des solutions.
Plus vous montrez d’indifférence au mal, plus vous vous approchez du remords essentiel. Celui-ci est parfois trouble, équivoque : c’est alors que vous portez le poids de l’absence du Bien.


Cioran, Le Crépuscule des pensées.




Ces pièces de Lagarce - celles du milieu des années 80, Les Prétendants, Derniers remords- racontent des histoires, bien sûr, mais trouées de mystères ordinaires. On ne connaîtra jamais (et qu'importe ?) la clef des énigmes posées au départ, parsemées ici et là. Pas plus que dans les bonnes familles françaises, malgré notaires, curés et flics. Par différence avec la fiction télévisuelle banale, les énigmes ne sont pas là pour être résolues, mais pour être racontées.
Derniers remords raconte une histoire, mais la matière première de son intérêt est le furieux travail de lutte avec/contre la langue pour parvenir à vivre cette histoire. Pour vivre ensemble, il faut bien parler, et c'est là que tout le mal commence.
Parler d'argent (comme parler d'amour chez Marivaux) est un exercice acrobatique périlleux. Donc, on fait tout pour en parler tout en n’en parlant pas (comme d'amour chez Marivaux…).

Le décor du peintre Chambas : une sorte de poème sur la pièce, un paysage mental, assurant la circulation des langages et la liberté des acteurs. Pour présenter Lagarce, il faut à la fois suffisamment d'éléments réels pour que l'histoire ait son poids, et suffisamment d'abstraction/poésie pour que l'imaginaire décolle et que les acteurs puissent adopter successivement plusieurs modes de présence (être dans l'action, écouter sans entendre, entendre sans écouter,…).
Quoique très différent esthétiquement, ce décor, dans son architecture, ressemble comme un frère à celui de notre Jeu de l'amour et du hasard. C'est un hasard du travail. Mais ce n'est peut-être pas un hasard entre les cruautés amicales de Lagarce et Marivaux..
Pour éviter le plat réalisme des murs et une image qui se refermerait sur elle-même, Chambas est parti
de la notion de nature, celle qui est représentée dans Le déjeuner sur l'herbe de Manet. Là aussi, deux jeunes hommes et une femme sont posés dans une nature comme un artifice scandaleux. Anti-nature en fait. Les citadins de Lagarce ne sont pas très naturels, même s'ils sont vrais.

Des personnages qui " n'accumulent pas ". La progression dramatique ne se produit pas par agrégation " drrrrrrramatique ". Comme si chaque scène était la première (et la seule !). Cela n'avance pas comme dans la dramaturgie classique, et pourtant cela avance… vers l'oubli. Comme à reculons : Lagarce en farceur mélancolique.

Au commencement est le silence ; et à chaque instant aussi. Le verbe essaie tant bien que mal de le remplir. Jubilation à trouver pour les acteurs, de vivre ce silence. Jubilation à communiquer cette jubilation au public.

Un théâtre très situé historiquement (ce serait une faute de le nier) et sans aucune anecdote historique : la promesse d'une survie pour cette écriture. Une écriture aussi romanesque que théâtrale.

Paradoxes pour les acteurs :
- Observer de très près la lettre du texte, tous ses petits remords, corrections de tir, maniaqueries de la grammaire, ET considérer ce langage comme un simple outil, pas plus important que ça… Ils se jettent dans les mots, et ça fonce. On réfléchit ensuite à ce que l'on a dit.
- Jouer à la surface, sans réelle profondeur (sans profondeur " traditionnelle "), ET traverser ainsi des mâchures, des cisailles, dans chaque situation. Et puis, c'est guéri et on passe à autre chose.
Lagarce ne confond pas ses personnages avec des héros de tragédie.

Délicate ciselure des jonctions entre scènes : 27 scènes = 26 entre-scènes ! Et qui plus est : scènes brèves, voire ultra-brèves… Choix déterminants quant à l'incisivité et à la légèreté du récit : des " noirs ", des " gris ", des " bascules ", des continuités ?... Probablement pas de solution unique.

Un dimanche à la campagne : temps libre, dilaté/élastique. Tchekhov.

L'INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L'ÊTRE, selon Kundera. Faut-il en rire ou en pleurer ? Débat persistant depuis Tchekhov auquel ce Lagarce-là doit beaucoup.

CIORAN en comédie !..

27 rendez-vous manqués de suite : la plupart des scènes (sinon toutes) sont des ratages : génération de paumés (pourtant adultes et actifs) vus de façon impitoyable et tendre, ce qui n'est pas monnaie courante.

Jean-Pierre Vincent (notes de travail)




Aux yeux de Jean-Pierre Vincent, l'oeuvre de Jean-Luc Lagarce, mort à 38 ans en 1995, a de son vivant trop discrètement traversé l'histoire de notre théâtre, dont elle apparaît aujourd'hui, et toujours plus, comme un maillon nécessaire. Aussi Vincent a-t-il choisi, après la belle réussite symphonique à 17 personnages que furent Les Prétendants au Théâtre National de la Colline, de monter, du même auteur, une pièce qui tient plutôt de la musique de chambre : Derniers remords avant l'oubli. En la relisant, le metteur en scène a noté récemment qu'il y a un "trésor" à tirer des titres de Lagarce. Quel est en l'occurrence celui que recèle Derniers Remords avant l'oubli ?
On songe d'emblée à cette affinité très particulière qu'entretient l'auteur avec la fugacité de l'existence (qui explique qu'il ait intitulé l'une de ses pièces Juste la fin du monde, ou encore qu'il ait ajouté entre parenthèses à Histoire d'amour, pour nuancer cet autre titre, Derniers chapitres).
Lagarce, en effet, a eu très tôt le sentiment, tantôt comique tantôt funèbre, mais toujours discrètement mis en oeuvre, de la vitesse de notre passage dans la vie, et du rêve que cette vitesse laisse dans son sillage. Derniers Remords avant l'oubli est à cet égard l'une des pièces les plus proches du coeur testamentaire de son écriture.
Il y est question d'un trio, deux hommes et une femme, qui se sont aimés autrefois, puis séparés, et qui vont tenter, près de vingt ans plus tard, de faire la part des choses. Cette part à faire consiste d'abord à trouver les mots pour se dire ce qui n'a pu se formuler jusque-là et s'entendre sur ce qui s'est passé, mais aussi à répartir une fois pour toutes ce qui doit revenir à chacun, de façon à ce que soit enfin débrouillé l'écheveau de leurs trois vies. Autrefois, ils vécurent ensemble dans la même maison, qu'ils achetèrent en un temps et à un âge où la propriété n'était à leurs yeux qu'une convention bourgeoise dont tirer parti au mieux, une fiction sociale commode. Ce temps-là, c'est sans doute 68 ou peu après, et le présent de la pièce tel que Lagarce l'a indiqué, cet "aujourd'hui" d'une oeuvre publiée en 1987, mesure cruellement la distance entre l'utopie que les protagonistes traversèrent ensemble et la "réalité", sereine ou déçue, de leur rentrée dans le rang aux approches de la quarantaine. En présence des tiers qui depuis lors accompagnent leurs vies (une épouse, un époux, une fille de 17 ans sur la paternité de qui plane un doute inavoué), il s'agit donc pour Pierre, Paul et Hélène d'opérer un partage. En première approximation, de vendre le bien resté en indivision.
Plus profondément, de s'entendre sur les frontières propres à l'existence de chacun, de parvenir au moins à un accord rétrospectif. Mais au fond, savent-ils eux-mêmes pourquoi ils tentent, ce dimanche-là, de se revoir ?
"Partager" est un mot terrible. Il peut aussi bien signifier "mettre en commun" (refuser de distinguer entre ma part et la tienne) que "distribuer à chacun son dû" (exiger que l'on tranche entre le tien et le mien, et restituer ainsi chaque individu à son destin propre, à tout jamais tenu à part des autres, chacun se retrouvant désormais seul face à son existence, isolé aussi, fourvoyé loin du rêve qu'aurait pu être une vie "ensemble"). Qu'arrive-t-il donc si les deux faces du partage s'entravent l'une l'autre ? Quels mots pourraient les réconcilier sans maladresse et sans blessure ? Au nom de quoi, de quel apaisement, le trésor peut-être illusoire du passé partagé - celui des biens, des coeurs ou des rêves - se laisserait-il liquider ? Si la maison commune fut une utopie, à quel prix pourrait-elle être vendue ? Lagarce ne dicte aucune réconciliation. En écrivain, il se borne à pointer, comme des accrocs à fleur de langage, les mots qui coupent le fil trop sûr des phrases, en quête d'une vérité qu'ils trahissent au double sens du terme. En dramaturge, il orchestre le heurt de paroles singulières qui se contestent ou s’ironisent l'une l'autre. Et en poète, il sait quitter ses personnages avec respect, au moment juste : "avant l'oubli".











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