Jean-Luc
Lagarce Derniers remords avant l’oubli
mise en scène de Jean-Pierre Vincent
Entretien avec Jean-Pierre Vincent et Bernard Chartreux
:
Pour commencer, qu'est-ce que cela raconte, Derniers
remords avant l'oubli ?
JPV - C'est un dimanche à la campagne, au milieu des années
80, dans une maison où trois des personnages ont vécu quinze
ans plus tôt une histoire d'amour, une révolution des moeurs.
Puis, ils se sont séparés. Pierre vit toujours en solitaire
dans cette maison. Hélène et Paul se sont mariés
séparément, ailleurs. Ce jour-là, ils reviennent,
avec conjoints embarrassés et enfant insolente, pour débattre
de la vente de la maison, naguère achetée en commun et qui
a pris de la valeur, car ils ont besoin d'argent. Mais sont-ils seulement
venus pour cela ? Il y a dans les placards des cadavres sentimentaux,
des idéaux morts, des secrets, et des remords.
Jean-Pierre Vincent, dans une de vos premières notes
de travail, vous insistiez sur l'importance du silence, ou des silences,
chez Lagarce...
JPV - Oui, en tous cas dans cette pièce-ci. Dans la première
version, il y avait comme des logorrhées
ininterrompues, scandées par des virgules. De rares points. La
version définitive introduit des paragraphes, des alinéas,
qui visiblement valent pour autant de silences. Or justement, dans Derniers
remords, le fond de l'histoire, c'est le silence. Un silence qui
dure depuis des années, qu'il faut crever comme un abcès.
Les personnages, en improvisant leurs tentatives pour le crever, commettent
des gaffes, restent en panne, et tentent de rattraper leurs maladresses,
sans cesse…
BC - Le silence, chez Lagarce, c'est aussi une forme de politesse. Comme
si l'objectif premier, minimal et nécessaire, l'objectif-condition-de-possibilité-de-tout-objectif
que Lagarce fixait à ses personnages, était d'être
honnête, être honnête avec soi-même, les autres,
le monde… Et ce qu'il y a de pathétique, c'est qu'il n'y
arrivent pas. Ils s'obstinent à chercher le mot juste, le ratent,
et chaque ratage relance la nécessité de corrections finalement
infinies, car les mots, malgré tous les efforts, sont toujours
un peu faux, trahissent toujours un peu. D'où toutes ces blessures,
infligées à soi et autour de soi.
JPV - Il y a comme une danse, curieuse, incessante, entre bonne et mauvaise
foi. Entre un impératif de sincérité et la difficulté
à la dire. Lagarce a écrit Derniers
remords dans la marge de son long travail sur Les
Prétendants. Il y a une parenté entre les deux oeuvres.
Dans l'une et l'autre, on retrouve cette danse hésitante, entre
ce qu'on cherche à dire, ce qu'on n'arrive pas à dire, ce
qu'on doit pourtant bien dire, à la fin, jusqu'au bout, tout en
ne disant rien, car ce serait trop terrible.
BC - Oui, Lagarce est comme tous ces gens très polis, très
doux : il a un fond horriblement radical. Et il en va de la langue comme
du reste : ou bien on fait des compromis peu glorieux, ou bien on est
guetté par l'aphasie. Ainsi voit-on ses personnages déployer
de grands efforts pour limiter l'imprécision, le flou, le laisser-aller
de la langue réelle, mais sans jamais, au fond, en être réellement
dupes.
Les retrouvailles des trois protagonistes sont donc contemporaines
du temps de l'écriture. Mais leur histoire remonte en fait à
1968 ?
JPV - Un peu après. Lagarce avait alors dans les onze ans... 68
est une trace dans la pièce, et comme
toutes les traces, elle est brouillée. C'est le règlement
de comptes avec une génération qui a eu du mal à
grandir. Mais tout cela est simplement inscrit dans cette histoire privée,
qui conserve elle aussi jusqu'au bout ses opacités. Par exemple,
qui sont les pères des deux filles ? Mystère... C'est comme
dans les histoires de famille, comme chez les notaires : il y a des secrets,
impossibles à lever... L'ont-ils donc oubliée, leur vie
d'alors, oublié aussi ses conséquences ? Idéalement,
on devrait être juste " avant l'oubli "...
BC - D'ailleurs, si on marque trop l'ancrage dans 68, on réduit
un peu le champ de la pièce.
JPV - La littérature française a toujours éprouvé
des difficultés à parler, dans le contrecoup, des moments
collectifs brûlants de son histoire. Notre génération
est peu bavarde sur la période 68, et il ne faut pas conclure de
façon plus claire que ne l'a fait Lagarce lui-même... Mieux
vaut laisser cela se développer dans l'imaginaire du spectateur.
[…] S'il y a comédie, est-elle respectueuse à l'égard
de ses personnages ?
BC - Puisqu'on vous dit que Lagarce est un garçon poli !... Mais,
en effet, c'est une comédie sensible.
Sensible et rétractile. Tout ce côté " on revient
sur nos traces " est très important à cet égard
- il pourrait en advenir, sinon du bonheur, au moins une possibilité
de vivre ensemble, chaleur humaine contre chaleur humaine, ne fût-ce
qu'un temps… illusion de la consolation ! Mais non, ça ne
marche pas, ça n'est pas si facile que ça d'être malhonnête.
JPV - Quand on découvre ce texte, qu'on le travaille dans la solitude,
on en perçoit de plus en plus le côté noir, désespéré,
misanthropique ; quand on le lit à plusieurs, l'aspect comique
surgit, incontestable, chargé de cette cruauté. Comme si
un certain allégement musical, théâtral, se produisait
de lui-même du fait de la pluralité des voix. Si Derniers
remords n'était rien qu'une comédie sarcastique,
ou si ce n'était qu'un drame de l'incommunicabilité, ça
n'irait pas loin... En fait, entre ses deux versants, grave et léger,
il y a tout le temps comme un aller-retour, une danse... C'est un mot
que j'ai employé souvent au sujet de Lagarce. C'est peut-être
le bon !
Extraits d'un entretien du 2 décembre 2003
© 2001 "Théâtre-contemporain.net". Tous droits réservés.
|