Gilles
Aufray Débordements II - Là
où je vais
mise en scène Charlie Windelschmidt
Entretien avec Charlie Windelschmidt :
Pourquoi le choix d'une troupe permanente ?
- Parce que "permanente" c'est comme pour les cheveux, ça
tient mieux!
Non
La seule raison d'être d'une équipe
permanente est artistique.
A savoir ?
- A savoir la mise en place d'un langage commun
cultiver une grammaire
qui nous est commune. On précise des idées, de spectacle en
spectacle, c'est une chose que l'on continue à forger et on ne repart
pas à zéro à chaque fois qu'on monte un spectacle.
L'autre raison, est un intérêt citoyen aussi, c'est voir le
théâtre comme étant un vrai creuset
comme les
compagnons
mais avec des femmes !
Le côté artisanal ?
- Oui.
L'équipe permanente, n'est ce pas non plus le signe de quelqu'un
qui ne veut pas brûler d'étapes ?
- Oui, c'est vrai. Il y a de ça, mais cela m'a surtout permis de
requestionner un théâtre qui était le mien, de redécouvrir
toutes les lois du plateau, de dire "bon voilà
" :
qu'est-ce que le théâtre, qu'est-ce que faire du théâtre
aujourd'hui ? De quoi doit-on se soucier pour continuer ? D'ailleurs un
des derniers élément de la troupe permanente, issue du Conservatoire
me disait l'autre jour en répétition : "J'ai l'impression
de retourner à l'école".
Et vous, vous n'avez pas l'impression d'être à l'école
quand vous répétez ?
- Si, je suis à l'école de mon théâtre, de notre
théâtre.
Quel devrait être le rôle du théâtre aujourd'hui
?
- Je crois que le théâtre n'a aucun rôle. Je crois que
si on veut, on peut faire en sorte que le théâtre disparaisse.
Pourquoi en faites-vous alors ?
- Parce qu'il amène ce que n'amène pas la réalité.
C'est un endroit où se fabrique ce que l'on ne peut pas trouver dans
notre quotidien, une façon de le réimaginer, de se le réapproprier.
Pour résumer: essayer de combler les petites failles, les petits
trous où se trouvent les non-dits qui font que les gens ne s'entendent
pas, ne se rencontrent plus. Ce n'est pas un théâtre qui critique,
c'est nommer, montrer, énoncer des choses que l'on vit tous les jours.
A quel public Dérézo s'adresse-t-il?
- A tous. Le théâtre, c'est quand même l'endroit du sens,
donc il est très difficile d'avoir le courage de ne pas asséner
un seul sens. Pour cela, j'ai l'utopie de parvenir à éduquer
un nouveau spectateur qui pense tout seul, et plus ce spectateur pour lequel
on pense. D'ailleurs un des thèmes du triptyque de recherche Débordement
est bien sûr le débordement, mais aussi la manipulation. La
manipulation des esprits, la manipulation commerciale
J'ai l'impression
que nous sortons d'une époque de manipulation politique qui s'est
servi de méthodes commerciales pour entrer dans une époque
où le commercial se sert du politique. Ce qui me fait mal c'est d'avoir
le sentiment que trop peu de gens s'en rendent compte. Mais peut-être
que c'est moi qui me trompe. Pour répondre à votre question,
je voudrais qu'il y ait autant de subjectivité que de spectateurs.
J'aime la phrase de je ne sais plus qui : "La vérité
prend la couleur de celui qui le regarde".
Vous dites faire un théâtre visuel
?
- Je n'ai pas dit que je faisais un théâtre visuel ! Je dis
que je fais un théâtre de matériaux. C'est à
dire qu'il n'y a pas de hiérarchie dans le traitement des matériaux
du plateau. Tout ce qui est hiérarchique, à la base, me gêne.
La seule réalité artistique qui m'intéresse, c'est
que le plateau soit un endroit d'expression simultanée pour tous
: acteur, auteur, plasticienne, costumes, son, lumière, espace, corps,
parole, couleurs, voix, volumes, matières
Pour moi, le théâtre
c'est aussi visuel ; on remet en jeu le fait qu'au théâtre
on regarde, on ne fait pas qu'entendre et sentir
"Regarder"
reprend la même place qu'"entendre". Donc le théâtre
matériaux c'est ça : plus de hiérarchie entre les différentes
disciplines.
Qu'entendez-vous par matériaux ?
- "Matériaux" nous renvoit à une notion primitive,
une notion brute, pas préfabriquée donc pas pré-pensée
- nous partons du principe que la réalité d'une chose n'est
pas suffisante. Le réalisme au théâtre ne raconte que
lui-même, alors il faut tendre à formuler ce qui est informulable
autrement que par le plateau. D'où l'intérêt du matériau
: ce n'est pas en regardant une bobine de ficelle qu'on fait du théâtre
; ce qui fera sens c'est ce qu'on fera d'invisible avec cette bobine, cette
planche, ce bout de carton, ce papier, ce corps, etc
Le plateau c'est
l'endroit visible qui parle d'invisible.
Dans vos textes, vous parlez d'écriture en répétition.
Et les auteurs classiques? Tchekhov, Shakespeare
?
- (long silence)
Ces auteurs sacrés, sacralisés
on ne peut pas en parler,
on ne peut plus en parler. C'est un autre rapport au spectacle qui ne propose
comme charpente de base que le texte et on ne fait du théâtre
qu'à partir de là. L'Histoire est un sac à dos que
je n'ai pas envie de porter, en tout cas pas aujourd'hui. On verra plus
tard
Ce que l'on oublie souvent avec les auteurs classiques, c'est
le rapport vivant qu'ils avaient avec les mises en scène de leurs
textes: coupures, réécriture, adaptation
Je ne fais
pas parti de ceux qui attendent que les auteurs meurent pour les monter(rires).
Aujourd'hui, ça ne m'intéresse pas de monter T ou S, ce qui
m'intéresse, c'est de provoquer une rencontre entre un collectif
d'artistes pour fabriquer un spectacle de théâtre et de pair
avoir l'impression - je dis bien l'impression, parce que ça n'est
souvent pas vrai - d'inventer du théâtre. C'est pour ça
que si je prend une pièce qu'un auteur a déjà écrite,
je n'ai pas la sensation d'être dans un rapport créatif, de
forgeron, d'artisan avec cet auteur. Voilà pourquoi Débordements
I - Tombeau Chinois avec Roland Fichet, et maintenant Débordement
II - Là d'où je vais, où nous mettons en place un vrai
compagnonnage avec Gilles Aufray, qui écrit en même temps que
les acteurs répètent.
Pour revenir au public, quelle est sa place dans votre spectacle ?
- Le spectateur pas le public ! C'est quoi un spectateur ? Seulement un
cerveau qui vient s'asseoir sur un fauteuil ? Ou aussi un "spect-acteur",
quelqu'un qui agit ? Quelqu'un qui ne fait que recevoir ou aussi quelqu'un
qui émet ? Est-ce que les spectateurs doivent se voir ou pas ? Sur
quoi est-il assis puisque le plateau est l'endroit du code, du signe, de
la sensation, des sens ? S'il est assis sur des gradins durs en bois, c'est
pas pareil que s'il est assis dans des fauteuils rouges en frontal. Quel
est le sol sur lequel il marche avant de s'asseoir ? Quelle incidence tout
cela aura sur le spectacle ? Parce qu'il n'y a pas que l'acteur qui puisse
influer sur le spectacle. La qualité du spectacle dépend des
acteurs qui le joueront mais aussi des spectateurs qui y assisteront.
Donc, un de mes thèmes de travail est la posture, le rituel du spectateur,
la trace. La trace, c'est ce qu'on fait sur le spectateur pour qu'il ne
voit plus le spectacle de la même manière. Il ne s'agit pas
d'une interactivité mais plutôt de détourner le regard
que j'ai sur moi-même ou sur les autres spectateurs. Je verrais donc
le spectacle autrement. Pourquoi le théâtre ne déborderait
pas dans la salle ? Le spectateur est aussi un des matériaux de la
représentation d'où le choix du tri-frontal pour Débordement
II : pas de coulisses, tout le monde se voit, pas de loges, tout est fait
à vu, très peu de conventions théâtrales. La
réalité métaphorique du plateau devient celle du spectateur,
du rêve du spectateur. La création devient aussi l'aventure
du spectateur.
Qu'attendez-vous de ce spectacle, Débordement II ?
- Qu'il y ait des spectateurs ! Sinon, j'arrête. Si personne ne vient
voir ça, j'arrête !
Mais aussi, d'avoir les moyens de continuer à fabriquer un théâtre
qui s'invente. A fabriquer des rencontres dans la commune, dans le pays,
à l'étranger. Espérer que cela continue à être
un théâtre collectif, pas communautaire, collectif
Au
croisement de tous les arts
pouvant tous les contenir.
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