Mladen
Materic / Peter Handke La Cuisine
mise en scène de Mladen Materic
Entretien avec Mladen Materic :
Votre avant-dernier spectacle, L'Odyssée,
s'inspirait - très librement - de l'épopée d'Homère.
Comment êtes-vous passé des grands larges méditerranéens
aux horizons restreints de La Cuisine ?
Mladen Materic : Finalement, quoi de plus normal, après un grand
voyage, que d'aimer se retrouver chez soi, et pourquoi pas à la
cuisine ! Plus sérieusement, j'ai toujours fait des spectacles
qui exploraient les préoccupations du quotidien, ces petites choses
qui n'ont l'air de rien mais qui fondent les trois quarts de l'activité
humaine - car enfin, qu'est-ce qui n'est pas quotidien ? -. Je pense que,
quand on entre au plus profond de ces choses, en essayant de les sentir,
de les comprendre au mieux, on atteint au mythe, on touche à des
archétypes, à des modèles de situation humaine. L'une
des idées qui m'ont amené à monter L'Odyssée,
c'est qu'on pouvait faire le parcours inverse : peut-être qu'en
partant d'un mythe et des archétypes qu'il recèle, on pouvait
essayer de le rapprocher de notre quotidien, de ce qui fonde l'essentiel
de notre histoire contemporaine, c'est-à-dire de nous-mêmes.
Il s'agissait de voir de quoi nous parlait cette histoire que tout le
monde connaît, même ceux qui en n'ont jamais entendu parler.
En revenant à La Cuisine, on ne s'éloigne pas beaucoup
de ces archétypes. Simplement, au lieu de parler d'un voyage dans
le monde, nous parlons d'un lieu d'échanges avec le monde, un lieu
peut-être aussi singulier, dans ce qu'il a d'essentiel, que le périple
d'Ulysse.
Qu'est-ce qui vous a amené à travailler autour de ce
lieu ?
Qu'y a-t-il de tellement attirant dans ce lieu, qui fait que c'est là
que la famille se retrouve, se parle, échange, que se prennent
souvent les décisions les plus décisives, se font les comptes
les plus importants, pas seulement les comptes des courses, mais ceux
de la vie ? C'est le lieu de notre rencontre quotidienne avec tout, j'entends
par-là tout ce qui nous est nécessaire : on y trouve le
feu - ou toute autre source de chaleur qui l'a remplacé -, on y
trouve l'eau potable, la nourriture, les minéraux dont nous avons
besoin, c'est un lieu à proprement parler vital. On peut se passer
de lire, on peut se passer d'écouter de la musique, mais on ne
peut pas se passer de tout ce qu'on fait dans une cuisine, c'est un passage
obligé. Voilà, je crois que c'est un lieu de passages, pas
seulement sociaux ou familiaux, même si l'on y croise la famille
et les amis, mais d'échange avec le cosmos, au sens où la
vie et la mort s'y succèdent et s'y substituent : tuer des animaux
ou des plantes, à seule fin d'entretenir notre propre vie, c'est
finalement échanger la vie contre la mort, et la cuisine est le
lieu de cet échange. La cuisine est un endroit unique à
mes yeux, d'autant plus intéressant à interroger de nos
jours qu'il se réduit de plus en plus depuis quelques années,
il tend à disparaître, et avec lui toutes ces valeurs fondamentales.
Comment avez-vous été amené à travailler
avec Peter Handke sur ce spectacle ?
Nous nous connaissons depuis plusieurs années, et nous avions évoqué
la possibilité de faire quelque chose ensemble. J'aime beaucoup
Peter Handke, pas uniquement pour son travail. Ce qui m'intéresse
bien sûr chez Peter, c'est cette sensibilité certaine pour
le mouvement, pour le geste, pour l'espace, son écriture témoigne
d'une attention très aiguë à l'égard des choses,
des gens, des comportements. Il y a beaucoup de beauté, de simplicité,
de finesse, et une grande sensibilité pour le quotidien. Mais c'est
la possibilité d'échanger avec lui des idées, de
les mettre à l'épreuve qui m'a séduit dans cette
collaboration. Par exemple, quand nous avons commencé à
parler d'un projet commun, j'avais plutôt le désir de m'évader
un peu de ces lieux clos, étroits, qui étaient le cadre
de mes spectacles précédents - j'ai d'ailleurs monté
L'Odyssée juste après -, mais c'est curieusement
Peter qui m'a ramené dans mes espaces confinés, et d'une
certaine façon c'est lui qui est venu "à la cuisine"
!
Concrètement, dans quelle mesure le texte de Peter Handke -
dont on connaît le goût pour une dramaturgie assez décalée
- a-t-il accompagné votre travail de plateau ?
Les textes de Peter ont une forme très fragmentaire : nous avons
donc beaucoup discuté de la façon de les assembler, et de
leur composition. Mais au-delà de ces moments, et bien avant l'élaboration
de ce spectacle, nous avons longuement parlé, comparé nos
points de vue et confronté nos opinions. S'il est bien clair que
l'écriture du texte doit être créditée à
Peter et que l'écriture scénique me revient, je constate
par exemple que les scènes que nous sommes en train de répéter
ont été initiées autant par ses textes que par nos
conversations précédentes. Au final, le spectacle devra
beaucoup à cette longue préparation nourrie d'échanges.
D'un côté, nous avons de nombreux terrains d'entente, nous
nous retrouvons sur une certaine façon de percevoir les choses.
Mais ce sont aussi les divergences qu'il me paraissait intéressant
d'exploiter, elles enrichissent le spectacle qui bénéficie
ainsi de plusieurs approches.
Le silence, l'absence de paroles fondent la plupart de vos pièces
précédentes. Avec La Cuisine, le texte sera donné
à entendre et même à lire, puisqu'une partie sera
projetée sur scène. Pourquoi cette réapparition du
mot ?
Parce que c'est un bon texte ! (rires) Tout au long de ma carrière,
j'ai été amené à répondre à
la question : "Pourquoi n'y a-t-il pas de paroles dans vos spectacles?".
Maintenant, je vais passer mon temps à expliquer pourquoi il y
a du texte dans La Cuisine ! J'ai longtemps expliqué que
ce qui me paraissait le plus important dans la vie se jouait au-delà
des mots, ou en deçà. Par ailleurs, ce qui m'intéresse
sur le plateau c'est le rapport entre les gens, l'espace, la lumière,
etc. Dès lors que l'on supprime le mot, c'est un peu comme quand
un acteur joue avec un masque : moi, je pose comme un masque sur les mots,
cela interdit de se reposer sur le texte, ou sur la voix, et oblige à
jouer avec tout le reste, c'est-à-dire des éléments
proprement scéniques. J'ai remarqué également que
l'absence de mots modifie la perception du public, permet aux gens d'être
plus disponibles, plus attentifs à ce qui se passe devant leurs
yeux. Pourquoi donc du texte dans La Cuisine ? Quand je prépare
un spectacle, il me semble plus intéressant de chercher à
employer des choses nouvelles pour moi, des éléments dont
je suis amené à me demander : que puis-je en faire ? Comment
les utiliser ? C'est moins confortable, mais plus enrichissant que de
faire avec ce que je connais déjà. Le travail du texte n'est
évidemment pas une totale nouveauté pour moi, puisque je
l'ai déjà pratiqué au Conservatoire, par exemple.
Sauf que ça ne m'a jamais attiré. Par contre, le texte que
propose Peter me séduit parce qu'il n'est pas dramatique au sens
habituel, avec des répliques et tout ce qu'on peut attendre. C'est
plutôt un texte libre, qui peut s'intégrer sur le plateau
comme un véritable élément scénique. La possibilité
de dire et de projeter certaines parties du texte crée des échanges
intéressants, entre ce qui est dit et ce que l'on voit sur le plateau,
entre ce qui est dit et ce qui est projeté, etc. Le texte devient
alors réellement un matériau supplémentaire, et non
un simple prétexte littéraire. Pour moi, ces possibilités
de confrontation et de juxtaposition sont une matière théâtrale
très précieuse.
Propos recueillis par Stéphane Boitel, mars 2001
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