Yan
Allegret Le corps des rivières
mise en scène de Clyde Chabot
Extrait :
Il y aurait la nuit de banlieue.
Il y aurait la neige.
Silencieuse.
Se mêlant à la terre.
Elle naîtrait là.
Il y aurait un soleil de néon.
Bleu et rouge.
Une enseigne Carrefour.
Il y aurait un soleil de banlieue, la nuit.
Elle naîtrait là.
Il y aurait l’arrière d’un centre commercial.
Entouré de grillages.
Espace de déchargement.
Arrière-cour de béton.
Elle naîtrait là.
Il y aurait des chiens.
Des chiens de neige.
Mouillés de boue.
Des chiens de bronze.
Déchirant le plastiques des nourritures avariées.
Dans l’orangé du réverbère, une meute de chiens
de cuivre attendrait.
Elle naîtrait là.
Il y aurait au loin, les lumières de la capitale se reflétant
sur les nuages.
Comme une sorte de promesse.
Et le sommeil des hommes serait un passage.
Et le silence de la neige un chemin.
Elle serait née.
« Je suis mort. Par mes plaies du sang a ruisselé et
ruisselle encore. Je saigne encore. La terre est rouge près de
moi. En moi demeure le sang de beaucoup d’autres. Le sang d’un
rêve. Le sang d’un peuple et par les huit plaies de mon corps
qui est poussière à présent il gorge la terre.Sous
le sol des vivants je saigne encore.»
Le silence de la neige est un chemin.
Le pourpre se mélange à la boue.
Du sang remonte de la terre.
Le sang de toute naissance.
La boue se teinte.
Une mare pourpre.
Le sang remonte de la terre.
Le sang de toute naissance.
Des fleuves souterrains.
La terre travaille, lente, sans cris.
La neige est silencieuse et le sang aussi.
Un corps émerge de la mare.
Une plante sanguine perce la terre.
La neige est silencieuse.
L’enfant ne crie pas.
La mère ne crie pas.
Le sang les unit.
Un enfant émerge du pourpre.
Un enfant avec un corps de femme.
La terre l’accouche en silence.
Lentement l’enfant se dresse.
Un corps de femme est debout.
Silencieux comme la neige.
La fente de la terre se referme.
Le sang retourne aux rivières souterraines.
Et la neige délaie le sang resté au sol.
Reste une plante de sang.
Droite sous l’averse de neige et muette.
Dans la nuit de banlieue.
Sur ses lèvres, la joie de toute naissance.
Derrière elle, des voix, des histoires et d’anciens affrontements.
« Je suis mort. La terre est trempée près de
mon cadavre. Mon sang continue de s’étendre. Sous le sol
des vivants, à travers les huit plaies de mon corps, le sang imprègne
la terre. Il court comme une eau souterraine sous la ville. On dit qu’on
ne peut pas arrêter l’eau. Le sang se mélange aux déchets,
aux égouts. A tout ce que la ville abandonne. Il devient rivière.
La ville toute entière dort sur la terre qui dort sur un fleuve
de sang. Et si quelqu’un creusait de ses mains, de ses ongles la
terre sous la terre, il verrait ses doigts mouillés, empourprés
de boue de sang. »
Des voix. Des histoires. Et d’anciens affrontements.
Au commencement était deux femmes.
L’une, chasseresse, portait l’obscurité sur sa peau
et marchait chaque nuit, boiteuse, sur les terres des sentiers du Sud.
A l’affût d’une proie,
D’un animal endormi.
A l’affût du corps qui porterait le poids de sa colère.
Elle était pareille aux assauts du vent qui précèdent
l’orage.
L’autre portait la lumière en héritage, et, vide de
sommeil, arpentait les longs couloirs du Nord, à la recherche d’une
ombre à combattre ou à aimer.
Lasse et fière, comme un zénith permanent, sans aube et
sans crépuscule.
Chaque femme a déserté sa terre et son appartenance.
Portées par une même promesse, elles ont marché jusqu’à
arriver là où le Nord et le Sud n’existent plus. A
l’exact endroit d’une aube. D’un crépuscule.
Dans l’interstice entre le jour et la nuit.
Armées de leur peau et de leur parole.
Les deux femmes se sont fait face.
L’attente et la recherche ont cessé.
Alors l’étreinte.
Alors l’affrontement.
La poussière soulevée par la lutte les a cachées
au regard de tous.
Personne n’a vu le vent les projeter cent fois l’une vers
l’autre.
Mais chaque peau a saigné. Et chaque peau a étreint.
Chaque ventre a été fécondé.
La lumière a déferlé. L’obscurité est
venue.
Leurs langues se sont mêlées. Et leurs mots aussi.
Leurs seins ont délivré du lait blanc et leurs blessures
du sang rouge.
Elles se sont enlacées. Et combattues.
Sur un sol de chair sous un ciel de chair.
Chaque assaut un peu plus profondément dans la chair.
Les peaux érodées par l’amour. Par la guerre.
Etreintes et blessées jusqu’à l’érosion
de leur propre corps.
Alors la poussière soulevée par la lutte s’est dissipée.
Il ne restait au sol que la cendre de leur étreinte.
Le sang de leur affrontement.
Le lait de leurs seins.
Et la salive de leurs mots.
Sang, cendre, lait et salive ont infiltré la terre.
Cherchant un refuge où un nouveau corps pourrait être modelé.
Le fruit de leur chair.
Le fruit de leurs mots.
Cendre, sang, lait et salive ont infiltré la terre et rejoint des
rivières souterraines au-delà de l’eau. Des rivières
de sang sous les rivières d’eau, là où les
morts baignaient.
Protégés au cœur des rivières, la cendre, le
sang, le lait et la salive ont modelé un corps.
Dans l’argile d’une ancienne violence, d’un ancien amour,
le corps d’un enfant a été modelé
Les rivières l’ont baigné et nourri.
Et celui qui était l’amont des rivières a veillé
l’enfant.
Il l’a regardé grandir.
Il lui a dit le nom des morts.
Appris les chants qui parcourent des rivières.
La voix du sang a bercé l’enfant qui s’endormait dans
les fleuves.
L’enfant a grandi. Est devenu une femme qui parlait la langue des
morts, la langue du sang.
Elle était le corps des rivières.
L’héritière de deux femmes.
Du sang d’un rêve. D’un peuple.
Alors celui qui était l’amont des rivières lui a donné
naissance pour la deuxième fois.
Les fleuves ont quitté leur lit souterrain et l’ont porté
jusqu’à la surface de la terre.
Une crue de sang l’a faite naître pour la seconde fois.
Dans une nuit de banlieue.
Un enfant avec un corps de femme.
Celle qui entend la voix du sang.
L’héritière de deux femmes et d’un peuple de
morts sans nom.
Le corps des rivières.
Yan Allegret
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