Pier Paolo Pasolini Affabulazione
mise en scène de Arnaud Meunier

Présentation :



Folie ou rédemption ?


Peut-on faire un rêve, ne pas s'en souvenir, et avoir, par ce rêve, sa vie changée ?
Un père, riche industriel lombard, est brusquement bouleversé par un rêve étrange et pénétrant qui met en scène son fils, un jardin et une gare.
Le fils, blond comme les blés, qui n'est ni obéissant, ni désobéissant, le " doux fils mozartien " ne reconnaît alors plus son père qui se met à prier, nu, seul dans le noir.
Est-ce folie ou rédemption ?
Nul ne sait, et il faudra l'intervention d'un prêtre, d'un commissaire, d'une nécromancienne et d'un étrange spectre de Sophocle pour tenter de dénouer cette fable qui finit mais ne commence pas.
Pasolini, hanté par le mythe d'Œdipe, dissèque ces pères oubliés par l'Histoire, dont les fils ne ressentent plus le désir de les tuer.
C'est une " affabulation ", une tragédie non dénuée d'humour, où l'on retrouve toute la poésie et la force de la langue propre au poète italien qui font de cette pièce une œuvre universelle.

Arnaud Meunier





" Qui peut savoir quelle est la vérité des rêves, outre celle de nous rendre anxieux de la vérité ? "
Julian, in Porcherie de Pier Paolo Pasolini

Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, je ne connaissais l'œuvre de Pasolini qu'à travers quelques films de cinéma et la légende des scandales qu'il avait suscités en son temps.

Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, j'avais la bêtise ou la naïveté de croire que cet artiste italien était un intellectuel ombrageux et austèrement dialectique dont l'œuvre ne pouvait être qu'hermétique et réservée à une élite grisonnante.

J'avais tort.

Le choc de la rencontre avec l'écriture pasolinienne m'est venu avec le travail de Stanislas Nordey sur Porcherie.

Comme dans les grandes histoires d'amour, je suis alors resté muet et bouleversé. La force de la langue, l'immense poésie qui inondait d'une belle générosité ce que je croyais être une écriture aride et dépassée a peu à peu alimenté chaque jour une passion dévorante qui m'a poussé à me gorger des écrits de Pier Paolo Pasolini.

Son théâtre a presque été écrit dans un seul et même geste.

Chaque pièce étant une part du mystère de son œuvre.

Un Pasolini convalescent, confronté à l'angoisse de la mort, se livrant dans six confessions sublimes d'universalité et de sincérité.

Affabulazione raconte l'histoire d'un père dont la vie bascule après un rêve. Ce rêve, violent, soudain et inattendu lui donne l'irrépressible envie de donner une réalité à son rapport avec son fils, de dépasser sa haine, son rejet. Ce désir est poussé à son paroxysme puisque physique et charnel.

Mais beaucoup plus que d'homosexualité, il s'agit bien d'une rédemption, d'une mue, d'une seconde naissance. Car cette Affabulazione est aussi celle d'un fils et d'un père-fils qui, comme tous les fils, espèrent un jour voir leur père biologique se muer en un père spirituel.

L'amour, la transmission, la violence du rapport filial mêlés aux obsessions pasoliniennes, christiques et dialectiques font d'Affabulazione une œuvre rare. Une œuvre où la langue jaillit, où la poésie irradie les archétypes désormais connus de la psychanalyse.

Il ne s'agit pas ici d'incarner, car il n'y a ni psychologie, ni réalisme dans cette pièce, mais bien de transmettre physiquement la poésie et la sensualité du poète qui résonnent encore au plus profond de notre intimité et de notre mystère.

Arnaud Meunier





AFFABULAZIONE par Roland Fichet

SOPHOCLE. Nous avons un risque à prendre avec le mystère. Et avec la vérité. Il faut oser cheminer de l'un à l'autre. Le chemin c'est peut-être le théâtre. Pour Pier Paolo Pasolini c'est le théâtre. La tragédie antique est toute neuve, vivante, elle naît dans ses mains. Dans Affabulazione aucune usure du mystère le plus archaïque, il se dresse, vif, exact, coupant comme la lame du couteau d'Indien que le père offre à son fils. Pasolini nous conduit, mot après mot, au cœur du mystère qui noue le sexe et la mort, qui noue le père et le fils, qui leur donne rendez-vous à l'endroit fatal où ils ne peuvent voir et se voir sans perdre la vie ou la vue. Dans Affabulazione Pasolini convoque le fantôme de Sophocle. Rôdent aussi les fantômes de Jésus envoyé par son père pour être tué, d'Abraham sur le point d'immoler Isaac, d'Hamlet …

XXEME SIECLE. Un autre fantôme passe dans Affabulazione : notre siècle et son geste barbare : le meurtre de millions de jeunes hommes aux cours des guerres mondiales. Ce sont les pères qui ont organisé cette boucherie, qui ont condamné à mort leurs fils, qui ont inventé la thanatocratie. Nous vivons désormais sous ce régime : la thanatocratie.

HYPNOS. Dès les premières lignes le père est précipité dans une vision qui déborde, qui le déborde. Dans un songe, un éclair ou un éclat de vérité vient de le traverser, de le transpercer. Quelque chose le regarde, ou quelqu'un. Il ne pourra plus vivre tranquille. Cet œil qui regarde le père le fixe, le fige, le terrifie : il ferme les yeux et vomit. Ça le regarde. Il ne peut pas y échapper. La religion, le rôle social, la famille n'étaient donc que des voiles, des masques, de pauvres cachettes psychiques. Vient d'advenir à la conscience de cet homme, vient de se déclarer une pulsion, qui le remplit d'effroi. Il verra, quelqu'en soit le prix, ce qui le menace, il verra ce qui est caché, ce qui ne doit pas être montré. Il verra et montrera. Les " bijoux de famille " seront exposés aux yeux du fils et aux yeux du père. Provocation radicale : qu'à cet endroit et à ce moment Hypnos, Eros et Thanatos nouent leur démence !

DIEU. Le père ne supporte rien ni personne entre lui et son fils, il est le fils et le fils est le père, il ne reste à la toute-puissance du père éternel qu'à les enlacer dans une danse de mort.

NYCTALOPES. Dans Affabulazione court la question du théâtre. Est-ce qu'au théâtre je ne m'installe pas dans le noir pour voir ? Est-ce que je ne suis pas porté par cet espoir : voir ce que les autres hommes ne voient pas. Dans cette bouche lumineuse que montre-t-on ? Qu'y-a-t-il qu'il faut payer pour voir ?

Au théâtre, nous sommes des nyctalopes.












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