Pour le public comme pour les acteurs et le metteur en scène, il y a toujours du mystère dans les pièces de Paul Pourveur. Du mystère au sens de l’inédit, quelque chose qui est profondément novateur. Quand on travaille ses pièces, on n’a pas toutes les clés, on a des pistes. Dans cette pièce, les niveaux se juxtaposent tout le temps et on passe sans cesse de l’un à l’autre. C’est cette espèce d’incertitude, de vacillement qui est intéressant pour le directeur d’acteur. Personnellement je n’ai pas envie de solutionner la complexité des niveaux par des apports technologiques par exemple. J’aime que les pièces de Paul - et c’est comme ça que je les ai mises en scène jusqu’à présent - soit en un rapport d’acteur au texte. Ce qui me plaît c’est la langue de Pourveur. Tous ces niveaux, c’est le langage.
C’est une langue qui avance et le message n’est pas prédisposé. C’est pour cela que c’est difficile de le résumer. Il rompt, il associe, il écrit fort comme on voit ces univers virtuels sur les ordinateurs, dans les jeux,… où comme les gens qui font des jeux de rôles et sautent de l’un à l’autre. Sans transition. C’est plus juxtaposé. Il y a un mélange de naïveté et de complexité que j’aime bien. On est en même temps dans un conte de fée et dans un univers de losers. C’est une forme de tiraillement.
Le Whiteout, c’est un phénomène qui se produit en cas de fortes chutes de neige ou de brouillard épais. On est complètement privé de repères. Privé d’orientation. Ça entraîne aussi une perte des références au niveau mental. C’est un phénomène météorologique. S’ensuit la confusion totale des sens. Et les pensées deviennent incohérentes. C’est dans cet état que la pièce commence. Pour essayer de se réorienter, Chloé et Axel vont essayer de se raconter des histoires. Au fur et à mesure, on se rend compte qu’il s’agit de leur propre passé et que s’ils sont désorientés c’est aussi parce qu’ils sont dans un brouillard au sens figuré et que leur vie de couple, leur relation amoureuse est complètement dans le brouillard. On ne sait pas si ce qu’on a construit ensemble est encore valable ou pas. Jusqu’où est la part d’idéal, de virtuel, de fantasme. C’est ce qu’ « Elle » et « Lui » vont tenter de mettre en jeu pour essayer de se réorienter.
La probabilité qu’ils ont de se retrouver est fort mince. Dans un univers adulte, il est difficile de balancer uniquement vers des certitudes. Si la seule façon d’y voir clair c’est de vouloir être certain, on n’avance pas fort. Simplement le brouillard va se dissiper parce que la météo bouge mais est-ce pour cela qu’ils seront plus certains de ce qui va arriver ? Non, je ne pense pas. La langue ne s’est pas montrée l’instrument adéquat. On se débat avec le langage mais on n’est pas pour autant parvenu à expliquer quoi que ce soit.
C’est une écriture post-moderne, faite d’apports de ce que la littérature, le cinéma, l’actualité peuvent amener. Ici il y a deux romans qui sont là en travers : Autant en emporte le vent, le roman américain de Maragret Mitchell adapté au cinéma par Victor Fleming et Lumière d’août, le roman de William Faulkner. C’est comme si tout d’un coup, on prend une carte et on joue cette partie-là du jeu. C’est virtuel. Ils essayent de raconter des histoires. Quand on ne sait plus si nos référents sont suffisants, on va chercher dans la littérature ou dans le cinéma.
Tout se concentre. Toutes les possibilités se concentrent. Plus qu’elles ne se rejoignent. « Elle » aspire à la passion à la douleur. « Lui » veut le calme et l’équilibre Leurs aspirations sont contradictoires et à certains moments, il y a des adéquations. Finalement, leurs petites conversations sont plutôt des petites histoires auxquelles ils se raccrochent pour tenter de découvrir qui ils sont réellement. Ce sont de petites divagations où l’humour est toujours présent.
Mais il ne faut pas trop élucider. Ça doit rester un peu flottant. Du coup le troisième personnage, c’est le spectateur. C’est lui qui va compléter ce qui n’est pas dit ou raconté.
Hélène Gailly
janvier 2010