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Entretien avec Amir Reza Koohestani

Amir Reza Koohestani, auteur et metteur en scène iranien dont la dramaturgie s’impose sur la scène internationale depuis 2000 (Dance on Glasses , 2001, Recent Experiences , 2003), revient à Téhéran en juillet 2009. Après deux ans de doctorat à Manchester, il mesure la distance qui le sépare des événements politiques de juin 2009(1) et présente sa nouvelle création comme un “collage de réflexions sur tout ce qu’(il) a raté pendant deux ans”. Le titre de la pièce évoquant la question policière que l’on pose au suspect dans une affaire criminelle, tout comme l’arme dérobée, se font la métaphore d’un état des consciences et des comportements dans une société iranienne en pleine mutation.

Where were you on January 8th ? est le titre de votre nouvelle création. Le 8 janvier 2009, vous étiez vous-même en train de finaliser vos études à l’Université de Manchester. La pièce est-elle née de votre absence d’Iran?

Amir Reza Koohestani : J’ai passé un master de Théâtre à l’Université de Manchester, puis j’ai commencé un doctorat en 2008. Après un an de travail sur ma thèse, intitulé Le Théâtre documentaire depuis le 11 septembre, j’ai eu l’impression que d’étudier ces disciplines depuis la bibliothèque de Manchester était un rien pathétique en comparaison des vraies “performances” de Téhéran. Par conséquent, une fois mon doctorat terminé en juillet 2009, je suis rentré à Téhéran, avec un premier projet en tête : la réécriture de England de Tim Crouch. Le souhait de l’auteur était de présenter sa pièce dans une galerie qui aurait auparavant servi de lieu public. La représentation de cette pièce à Londres eut lieu dans une église transformée en galerie d’art contemporain et à Édimbourg, dans une galerie qui avait été auparavant un marché aux légumes. De mon côté, je voulais la montrer dans la galerie du “Khaneh-ye Honarmandane Iran” (Centre des arts) à Téhéran: un bâtiment qui avait été une caserne dix ou quinze ans plus tôt transformé ensuite par la mairie de Téhéran, à l’initiative de l’écrivain Behrooz Gharibpour, en un complexe destiné aux manifestations culturelles.
Je pensais que présenter cette pièce dans un lieu qui avait auparavant servi de dépôt d’armes ou de dortoir pour soldats pouvait suffire à exprimer ma critique de la violence persistante et contagieuse de la société iranienne, sans nécessiter davantage d’explications.
À ma grande surprise, beaucoup de mes amis qui avaient vécu les manifestations de 2009 ont gardé le silence. Un jour, un ami m’a fait une remarque pertinente: “Ta pièce n’a rien à voir avec ce que nous avons vécu. La vérité est que tu as raté ces journées. Quel que soit le temps que tu passeras à écouter les gens qui étaient dans la rue ces jours-là – avant ou après les élections –, même si tu regardes sur Internet les films que les gens ont alors tournés à l’aide de leurs téléphones portables, tu ne pourras jamais exprimer au théâtre ou dans un autre médium ce que nous avons vécu, par exemple pendant la manifestation silencieuse avec plusieurs millions de personnes. Le théâtre n’est pas comme les journaux télévisés, où les événements sont seulement relayés par des images. Il vaut donc mieux que tu choisisses un sujet que tu as vécu personnellement.” J’ai ainsi décidé d’examiner attentivement les changements de comportement des gens pendant ces événements, des événements que je n’ai pas vécus avec eux.

En quoi la pièce est-elle empreinte (ou non) des recherches que vous avez menées en Angleterre sur les arts dramatiques?

A. R. K. : Même si la pièce n’est pas à proprement parler une pièce documentaire, mes deux ans d’études à Manchester ont indéniablement contribué à ce nouveau projet. La structure de la pièce, ses dialogues, la manière dont elle expose aux spectateurs les informations contextuelles..., tout cela croise la façon dont un dramaturge documentaire entend prendre en charge le réel. Par exemple, il y a certaines conventions qui visent à informer le spectateur sur ce qui est arrivé avant le premier acte: l’auteur s’arrange pour que les informations nécessaires à la bonne compréhension soient vite exposées dans les dialogues des personnages.
Ceci pourrait être le dialogue d’une scène d’ouverture :
“- Pour l’amour de Dieu, arrête ça. Depuis notre toute première rencontre dans la maison de mon père, tu es radin. Tu te souviens? Tu te souviens que les fleurs que tu avais achetées pour moi, en fait, tu ne les avais pas payées, mais plutôt prises dans le jardin du voisin?”
Cela sous-entend qu’ils sont mariés, que c’est un couple en crise, que l’homme est radin, etc.
Dans les vingt premières minutes de Where were you on January 8th ?, les protagonistes savent que leurs conversations sont peut-être enregistrées. Il me semblait alors incohérent qu’ils exposent la façon ou les motifs qui les ont poussés à dérober une arme de police. Le contexte politique dans lequel baigne la pièce invitait à chercher un subterfuge. J’ai donc cherché à retarder l’élucidation des faits tout en maintenant l’attention du public pendant ces vingt minutes. Le meilleur substitut que j’ai pu trouver, c’est l’utilisation d’un langage hyper réaliste qui contraste avec le discours concis et auto-explicatif du théâtre conventionnel. C’est ma grande découverte dramaturgique de ces dernières années: tout ce qui est nouveau est théâtral, et tout ce qui ne l’est pas le devient lorsque le public n’est pas habitué à entendre ou à voir cela au théâtre.

Pourquoi avez-vous choisi la forme interrogative pour votre titre?

A. R. K. : En Iran, il y a beaucoup de questions sans réponse: “Où est mon vote(2) ?” Ce leitmotiv aurait pu recevoir une réponse toute simple, mais la seule réponse a été la violence et le mensonge. Le destinataire de ce type de questions reste inconnu, car en général vous n’obtenez pas de réponse convaincante de ceux qui sont censés vous en donner. C’est pourquoi j’ai choisi une question comme titre de cette pièce; une question simple que, dans beaucoup de films policiers, l’inspecteur pose au suspect après qu’il y a eu crime.

Vos précédentes pièces travaillent beaucoup la figure de la métaphore. Que se cache-t-il derrière l’intrigue policière de Where were you on January 8th ? Elle s’articule autour d’une arme dérobée...

A. R. K. : En effet, j’ai souvent eu recours aux métaphores. La censure pratiquée par le système politique, ou par la morale, nécessite d’enrober le vrai contenu dans ce type de figure stylistique... Tout le monde a déjà eu l’envie, au moins une fois dans sa vie, d’avoir un pistolet entre les mains, même pour une minute, juste pour montrer au monde de quoi il est capable, qu’il est assez fou pour tuer. Je crois vraiment que n’importe qui a déjà rêvé de pointer un revolver sur quelqu’un. Et s’il y a une seule personne qui assure que non, ce n’est sûrement pas une femme. Cette arme a une portée dramatique, le geste lui-même est déjà théâtral. Where were you on January 8th ? est une pièce qui raconte la façon dont ce fantasme devient réalité pour un groupe d’Iraniens. Trois filles et un jeune homme ont réussi à voler l’arme d’un soldat et ont décidé de rendre justice eux-mêmes, tout en étant conscients des problèmes que cela va causer au soldat. Avant et après les élections en Iran, un des concepts les plus importants, rejeté à la fois par le gouvernement et par ses critiques, fut celui de justice. Qu’est-ce que la justice? Est-ce l’application de la loi et la punition des coupables? Mais si vous ne reconnaissez pas la loi? Si l’application de la loi provoque des injustices? Si l’institution censée garantir la justice devient elle-même une source d’injustice?... En Iran, les embouteillages et la conduite automobile font partie de ces problèmes dont la solution exigerait autre chose que la punition des coupables et la confiscation des voitures. Quel que soit le conducteur à qui vous posez la question, “Pourquoi roulez-vous de ce côté-ci?”, tous donneront la même réponse: “Tout le monde conduit comme moi. Si vous respectez les règles, vous n’arriverez jamais à destination.” Cette attitude se reflète aujourd’hui dans d’autres problèmes de société. Quelque part votre droit est bafoué, suite à quoi vous bafouez le droit d’autrui à un autre niveau, et ça continue comme aux dominos. Comme ils sont eux-mêmes les victimes d’autres personnes, les personnages de la pièce s’accordent à leur tour le droit de faire du soldat une victime.

Vous écrivez une pièce de théâtre dans laquelle il est question d’étudiants qui répètent une pièce de théâtre... Quelle dimension ouvre pour vous la mise en abîme dans Where were you on January 8th ?

A. R. K. : L’idée de “mise en abîme” vient de la légendaire reine persane, Shéhérazade, la conteuse des Mille et une nuits : tous les jours, le roi se mariait à une nouvelle vierge, et tous les jours il envoyait sa femme de la veille se faire décapiter. Shéhérazade, elle, sauva sa vie, en racontant des histoires. L’idée que raconter une histoire puisse être salutaire, assurer sa vie en inventant des fictions, est un thème qui m’a beaucoup influencé pour le développement du récit. Le revolver fonctionne comme un microphone: dès qu’un personnage l’a entre les mains pour résoudre ses problèmes, on entend l’histoire de ce personnage. D’un accessoire servant l’action, il devient révélateur de l’intime. Ensuite, la structure de la pièce n’est pas celle d’une pièce dramatique conventionnelle dans laquelle chaque histoire serait liée aux autres de manière dialectique, chacune amenant l’autre à la résolution, et au point final. J’ai plutôt essayé de répandre le contenu en composant différentes histoires qui fonctionneraient comme un collage d’événements semi-réels, destinés à raconter l’état du Téhéran d’aujourd’hui, sans délivrer de message spécifique ou défini. C’est un collage de réflexions sur tout ce que j’ai raté pendant ces deux années. J’ai voulu rendre compte d’un moment de l’histoire de mon pays, de la situation humaine d’un peuple pendant cette ère historique qui ne sera sans doute jamais évoquée dans aucun livre d’histoire.

Entretien initialement réalisé par Ève Beauvallet pour le Festival d’Automne à Paris.


  • (1) Contestation de la réélection du président iranien ultra conservateur Mahmoud Ahmadinejad.
  • (2) “ Where is my vote ?” : question posée par de nombreux Iraniens à la suite des élections, et largement relayée par la communauté iranienne sur Internet (Facebook, YouTube...).